BIOGRAPHIE

AIME BONPLAND

COMPAGNON DE VOYAGE ET COLLABORATEER D'AL. DE HUMBOLDT

PAR

ADOLPHE BRUNEL

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TROISIÈME ÉDITION

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BIOGRAPHIE

D'AIME BONPLAND

COMPAGNON DE VOYAGE ET COLLABORATEUR D'AL. DE HUMBOLDT

PAR

ADOLPHE BRUNEL

Docteur en médecine Ancien chirurgien de la Mar Ancien Président du Tribunal de M "+ Montevideo Médecin de l'hôpital de la Charité Membre be maps de l’Académie de Lisbonne Chevalier de la Légion-d’Honuneur Et de l'Ordre du Christ du Brésil.

TROISIÈME ÉDITION

PARIS GUÉRIN & Ci, Édite TH. MORGAN, LIBRAIRE DÉPOSITAIRE

BONAPARTE, à

LONDON MONTEVIDEO TRUBNER & Co LASTARIA TG? 60 Pater-Noster row. Calle 25 de Mayo.

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PRÉFACE

DE LA TROISIÈME ÉDITION

L'intérêt éveillé par la Biographie de notre savant botaniste, Aimé Bonpland, s'est encore accru dans ces dernières années. A la prière d’un assez grand nombre de lecteurs qui se plai- gnaient de n’avoir pu se procurer un exemplaire de la deuxième édition, j'ai cru devoir en publier une troisième.

Pendant le long séjour que j'ai fait sur les

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rives de la Plata, j'ai connu Bonpland, depuis 1852 jusqu’en 1858, année il est mort.

Il y avait à cette époque une vingtaine d'années qu'il avait quitté le Paraguay, le docteur Francia l'avait retenu prisonnier ; il venait tous les ans, à Montevideo, toucher la pension que lui avait assurée Napoléon ; il s’en retournait ensuite dans la province de Corrientes, à Santa-Anna, était son estancia, à San-Borga, ville située sur les bords de l'Uruguay, sur la frontière de l'empire du Brésil.

Après sa mort, j'ai publié pour la première fois une Biographie dont les détails m'avaient été fournis par Bonpland lui-même : c’étaient les sérieuses et touchantes confidences du vieillard.

Cette édition nouvelle est augmentée d’anno- tations, et enrichie de quelques épisodes qui feront mieux corinaitre notre illustre compatriote,

Plusieurs de nos amis communs ont bien voulu

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m'aider de leurs souvenirs pour remplir le cadre que je m'étais tracé : grâce à leur obligeante col- laboration, je puis présenter cette nouvelle publi- cation comme une œuvre à peu près complète, comme un tableau qui fait connaître l’homme tout entier.

Aussi je la livre au public, avec la confiance d'avoir fait pour la mémoire de notre savant ami, de notre modeste et vénéré compatriote, tout ce dont je suis capable; d’avoir accompli le devoir

que m'imposait une amitié qui m'était précieuse. Ap. BRUNEL.

Paris, août 1871.

NOTICE

SUR LE

DOCTEUR AD. BRUNEL.

Au moment il mettait la dernière main à cette étude sur Bonpland, le docteur Brunel était enlevé par une mort soudaine, et, contre toute prévision, sa notice nécrologique vient servir d'introduction à l'hommage qu’il rendait à son

vénérable ami.

_Brunez (Adolphe-Louis) naquit à Hyères, dans le département du Var, le 21 juin 1810. Son père, après lui avoir fait donner les pre- miers soins intellectuels par un abbé, l'envoya suivre les cours du lycée de Toulon. Préparé par

des études sérieuses faites à l'École de médecine navale de Toulon, attaché de très-bonne heure au service médical de la marine française, après une expédition à Lisbonne, il profita d’un voyage en Grèce et d’une longue station dans les iles de l’Archipel pour recueillir des observa- tions médicales qui lui fournirent la matière de la thèse inaugurale pour le doctorat qu'il sou- tint devant la Faculté de médecine de Montpel- lier, le 25 juin 1838.

Nommé alors chirurgien de deuxième classe, il fit dans l'Amérique méridionale un premier voyage, dont le fruit principal fut un mémoire présenté à l’Académie de médecine de Paris, sur la topographie médicale du Rio de la Plata.

Avec le titre de chirurgien-major, Ad. Brunel s’embarqua en 1840 sur la corvette la Perle, et assista au blocus de Buenos-Ayres. En 1842, fati- gué du service et séduit par la beauté du climat, il donna sa démission et se fixa à Montevideo, pour y exercer l’art médical. $

Les services _— rendus par son savoir

et par son activité lui valurent en 1842 le titre de professeur à l’Académie de médecine de Mon- tevideo, et grâce à la considération qu'il mérita, il put, en 1850, s’allier à l’une des familles les plus distinguées du pays, par un mariage avec Jo- sepha-Maria-Luisa de Solsona.

De cette époque datent les principales publica- tions du docteur Brunel : son Mémoire sur la fièvre jaune, de 1857, était le résultat d'observa- tions faites dans l'exercice des fonctions de mé- decin à l'hôpital de la Charité, avec un zèle et un dévoüment qui furent récompensés par le titre de président de la junte de médecine de Montevideo, par le grade de chevalier de la Lé- gion-d'Honneur, et enfin par la croix de l’ordre du Christ du Brésil.

Aussi familiarisé avec la langue espagnole qu'avec la langue française, le docteur Brunel adressa aux Hispano-Américains ses Observa- tions sur l'électricité localisée, ses Considéra- tions : sur l'hygiène propre au climat de Monte- video; sur les soins à donner aux enfants.

Après trente ans d'absence, il était venu re- voir la France et sa famille; il avait voulu se rattacher à la patrie en faisant élever ses fils dans un lycée de Paris; enfin, avec une activité infatigable, il préparait un mémoire important pour l’Académie de médecine de Paris, quand la mort est venue le surprendre.

Le dimanche 29 octobre 1871, pendant qu'il guidait sa famille dans une visite au musée Louvre, il a été foudroyé par la rupture d’un anévrisme au cœur.

Le docteur Brunel laisse d’intéressants maté- riaux qu'il se proposait d'employer pour une histoire complète des provinces de la Plata.

Son dernier travail a été un témoignage de pieuse reconnaissance dont la postérité le ré- . Compensera : l'étude sérieuse et complète de la vie et des travaux de Bonpland attachera pour jamais le nom du docteur Brunel à celui de l'il- lustre compagnon d’Alex. de Humboldt.

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BIOGRAPHIE

D'AIMÉ BONPLAND

INTRODUCTION

En 1858, un douloureux événement affligea la population intelligente des rives de la Plata : dans un coin retiré des parages déserts de l'Amérique méridionale venait de mourir le collaborateur et le compagnon de voyage d'Alexandre de Humboldt ; il s’était étemt dans la province de Corrientes.

- Aimé Bonpland était un de ces savants labo-

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rieux, un de ces sages naturalistes qui, après s’être condamnés à de longs voyages, à de patientes études, après s'être fortifiés par de continuelles et attentives observations, se sont élevés jusqu'aux plus hautes régions de la science pour y trouver une gloire modeste, mais incontestée; c'était un de ces missionnaires de la science qui, dans des exeur- sions lointaines et périlleuses, vont conquérir des notions nouvelles et surprendre les secrets de la nature; on les voit, presque sans escorte et sans moyens de défense, dans des régions inconnues, au milieu des peuplades sauvages, tout appliqués à mesurer la häuteur d’une montagne, la profondeur d’un gouffre, à cueillir des plantes, à ramasser des minéraux. Touchant héroïsme !

Chaque siècle ne produit qu’un petit nombre de ces hommes dont l’activité, concentrée sur un objet unique, ne se laisse distraire par aucun soin étran- ger, dont l’âme simple et courageuse commande à toutes les passions pour n’obéir qu’à une seule, qui, dans tous les moments de la vie, soit au sein des Jeux de l’enfance, soit sous les glaces de la vieillesse, n'ont jamais cessé d’être fidèles à leur mission, si bien que, pour eux, faire une observation utile, une découverte scientifique, c’est le plus doux de tous les plaisirs, le plus précieux de tous les biens.

SE | ee Le biographe de Bonpland n’a pas à décrire des tableaux sanglants, des scènes fortes et animées; il n'a jamais à tracer que de douces images et des vertus privées; mais quel charme de raconter la vie d’un homme dont toute l'ambition fut d’être utile, et qui n’a voulu chercher le bonheur qu’en tra- vaillant au progrès de la science! Ce désintéresse- ment donne un attrait particulier à la vie des sa- vants; n'est-il pas curieux et instructif d’examiner comment un homme supérieur a traversé les épreuves de la vie, de connaître le cœur après l'esprit, d'apprendre à estimer, à aimer celui que l'on admire ?

CHAPITRE PREMIER

Jeunesse de Bonpland.

Aimé-Jacques-Alexandre (GousauD est connu sous le nom de BoNPLAND; son père, frappé du soin avec lequel il cultivait les plantes de son jardin, lui avait donné le sobriquet de Bon-Plant, qui remplaça définitivement son nom de famille. Il naquit le 29 août 1773, à La Rochelle, son père exerçait la médecine avec distinction. Destiné à le remplacer, Aimé fut envoyé à Paris pour y recevoir une instruction plus complète que celle de la province. Il avait à peine dix-huit ans, quand il se trouva ainsi livré à lui-même, maître absolu de toutes ses actions. Ce fut un monde séduisant et nouveau pour lui que cette ville immense, il se trouvait pour la première fois; mais, au lieu de se

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laisser entrainer par le tourbillon de Paris, il s’a- donna tout entier à l’étude. Le jeune disciple étudia sous la direction des maïtres habiles que possédait alors l'École de médecine; il eut pour .condisciples les Dupuytren, les Thénard, les Roux, etc., cette famille de médecins, de natura- listes, la plupart de ces grands hommes qui ont illustré la première moitié du XIX®* siècle; il était donc le contemporain de cette forte génération dont les œuvres impérissables ont jeté, dans le domaine des sciences, ces semences fécondes dont nous recueillons maintenant les fruits. Il fut un des élèves les plus distingués de Dussault et le plus intime ami de Bichat, qui avait à peine deux ans de plus que lui : ce jeune maître, auquel il s’était attaché, n’était pas seulement un habile anato- miste : c'était déjà un des plus grands physiologistes que la France ait produits ; déjà, dans les débris de l’organisation et jusque dans la dissolution de la mort, il cherchait à suivre les mystères de la vie. Bichat avait à peine vingt-six ans qu’il était le maître des maîtres ; Bonpland se faisait honneur d’avoir connu ce glorieux jeune homme et d’avoir suivi ses leçons; il disait souvent que Bichat avait en lui de quoi plaire à tous les goûts : aux hommes d'imagination, il pouvait offrir ses théories géné-

rales ; aux esprits rigoureux et sévères, ses expé- riences et ses descriptions naturelles.

À cette époque, l’art de guérir était dans un état déplorable ; il était dédaigné dans le sein même de l'École par ceux qui avaient mission de l’enseigner. C’est ce dont Bichat se plaignait à son auditeur en- thousiaste : philosophe généralisateur en même temps qu’observateur exact et sévère, Bichat avait été frappé de l'insuffisance de la thérapeutique et de la matière médicale; il réclamait donc des ré- formes; telle qu’elle était alors, la pratique de la médecine lui semblait rebutante: « Il y a plus, di- sait-il, à certains égards, elle blesse même le juge- ment d’un homme raisonnable, lorsqu'il examine les pratiques recommandées par la plupart de nos matières médicales. »

Au sortir de ces féconds entretiens, un imstinct inné, une vocation secrète, poussait le jeune Bon- pland à passer ses heures de loisir au Jardin-des- Plantes ; il contemplait avec une curiosité intelli- gente les trésors rassemblés dans ce vaste réper- toire des productions naturelles de toutes les contrées. Ébloui par le spectacle de tant d’objets divers, son esprit resta longtemps indécis avant de choisir les études qui devaient plus particulière- ment l’occuper : la botanique satisfaisant mieux

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que toute autre son esprit observateur, il suivit avec assiduité les cours de Desfontaines, de Claude Richard, de Laurent de Jussieu; c’est de l’ensei- gnement de ces illustres maîtres que date une passion scientifique qui domina toute sa vie et en fit le charme principal. Sans doute il admirait l'ordre que le génie de Buffon et de Daubenton avait établi dans les collections de géologie et de zoologie; il aimait à suivre cette immense variété d'organisations, de formes, de couleurs, que lui présentaient les séries incomplètes, mais nom- breuses, des êtres animés et inanimés de la créa- tion; mais ce qui captivait son regard et fixait le plus son attention, c’était la coordonnation de tant de végétaux que le génie méthodique de Jussieu avait classés, en simplifiant à la fois et perfection- nant la méthode de Linné. Ce travail qui, d’abord, n'avait été que secondaire pour Bonpland, devint son occupation principale. L'étude assidue de la botanique lui inspira dès lors les goûts simples qu'il a conservés et entretenus constamment; de plus, en lui apprenant à classer les êtres, en lui inculquant cet esprit de méthode, d'analyse, d’or- dre philosophique, dont l'application peut s'étendre à tous les actes de la vie, la botanique développa en lui le talent de l'observation.

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Bonpland consacrant à l'étude de la nature le temps que tous les jeunes gens perdaient dans les plaisirs, acquit bientôt un fonds de connaissances bien plus riche que celui de ses camarades. Sil continua d’assister aux cours de l’École de méde- cine, ce fut seulement par obéissance filiale; il poursuivit ses études sans ardeur, sans passion, ac- complissant un acte de résignation avec une volonté inexorable; il n’était pas porté vers la médecine par une de ces vocations puissantes qui aplanissent tous les obstacles.

Désireux d'augmenter la somme de ses connais- sances, et pensant que les voyages pourraient lui fournir l’occasion de découvrir de nouveaux faits propres à enrichir sa science de prédilection, Bon- pland quitta Paris en 1796, revint à La Rochelle, et se dirigea ensuite sur Rochefort; 1l y suivit pen- dant quelque temps les cours de l'École de méde- cine navale, et obtint, à la suite d’un brillant concours, le grade de chirurgien de troisième classe. Envoyé à Toulon peu après sa nomination, il fut attaché pendant plusieurs mois au service des hôpitaux maritimes de ce port, et fut ensuite embar- qué en qualité d’aide-chirurgien sur le vaisseau l’Ajax. Mais, à cette époque, nos escadres ne quit- taient que très-rarement les rades; Bonpland, qui

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n'était entré dans la médecine navale que pour satisfaire ses goûts de voyage, se lassa bientôt de l’inaction forcée à laquelle il se trouvait condamné; il donna donc sa démission, pour se tenir à portée de profiter des circonstances.

Un événement inespéré vint Larcnéhié à cette

position indécise; le gouvernement français, au milieu des désordres de l'esprit révolutionnaire, au moment même les armées étrangères se dispo- saient à envahir le territoire, avait ordonné une expédition destinée à explorer les colonies espa- gnoles, depuis listhme de Panama jusqu'au Rio de la Plata. - Gette expédition, commandée par le capitaine Baudin, était composée d’officiers de choix, parmi lesquels on comptait deux naturalistes auxquels était confiée la part la plus importante de cette mission : l’un était M. Michaux, qui avait déjà vi- sité la Perse et revenait des États-Unis, dont il avait décrit, dans un ouvrage estimé, les princi- pales productions naturelles ; l’autré était M. Bon- pland, qui, tout jeune qu'il était, fut jugé digne de lui être associé.

C’est à cette époque, au début de 1798, qu'il connut, chez Gorvisart, Alexandre de Humboldt, alors âgé de vingt-neuf ans, et qui avait conçu

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comme lui le désir de s'éloigner de l’Europe pour explorer de nouveaux pays. Bonpland et de Hum- boldt n’eurent pas besoin de fréquentes conversa- tions pour se lier et former le plan d’un voyage scientifique. Ge fut une rencontre vraiment provi- dentielle que le rapprochement dans le salon de Corvisart de ces deux jeunes gens qui, l'un à Pa- ris, l’autre à Berlin, avaient préludé par des études médicales, s'étaient pris de passion pour les voyages, et sans se consulter avaient rêvé le même emploi de leur intelligente activité.

Intérprète de ses vœux comme des goûts de son ami, Humboldt dit que ses plans de voyage il les avait formés dès l’âge de dix-huit ans. « Ce n'était plus, écrit-il, le désir de l’agitation et de la vie errante, c'était celui de voir de près une nature sauvage, majestueuse et variée dans ses produc- tions; c'était l'espoir de rechercher quelques faits utiles aux sciences, qui appelait sans cesse mes vœux vers ces belles régions situées sous la zone torride. »

L’imagination du jeune Allemand avait été vi- vement séduite par les descriptions enthousiastes qu'il avait entendues de Forster, compagnon du capitaine Cook, dans son second voyage autour du monde.

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Humboldt ne s’occupait guère alors que de miné- ralogie; ce fut à l’époque de ses relations avec Bonpland qu'il se livra à l'étude sérieuse des autres -sciences naturelles qu'il a professées avec tant de succès ; mais il laissait à son jeune ami sa supério- rité dans la botanique, il n’a jamais excellé.

L’Angleterre ayant pris part à la guerre contre la France, l'expédition projetée ne put avoir lieu, ce qui détermina le gouvernement français à reti- rer les fonds qui avaient été alloués pour ce voyage de découvertes et à l’ajourner à un temps indéfini. Cette circonstance laissa libres MM. Bonpland et de Humboldt, dont l’amitié et l’amour de la science avaient uni la fortune; ils cherchèrent d’autres moyens de voyager, voulant toujours satisfaire leur désir de visiter quelque partie du monde ou mal connue ou tout à fait ignorée.

C'était l'époque de l’expédition d'Égypte. Les deux amis vinrent à Montpellier pour se faire ins- crire comme médecins de l’armée; ils arrivèrent trop tard: les cadres étaient au complet.

Sans se laisser déconcerter par cette suite de mécomptes, Bonpland se retourna vers une nou- velle direction. Il fit, conjointement avec Hum- boldt, la connaissance du consul de Suède, M. Skjol- debrand, qui, chargé par son souverain de porter

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des présents au dey d'Alger, passait par Paris pour s'embarquer à Marseille. Cet homme estimable avait résidé longtemps sur les côtes d'Afrique, et comme il jouissait d’une considération particulière auprès du gouvernement d'Alger, il pouvait pro- curer à Bonpland et à son compagnon de voyage des facilités pour parcourir librement cette partie de la chaîne de l'Atlas, qui n’avait point été l'objet des recherches de l'illustre botaniste breton Des- fontaines.

Le consul de Suède expédiait chaque année pour Tunis un bâtiment sur lequel s’embarquaient les pèlerins de la Mecque; il promit à nos voyageurs de les faire passer par la même voie en Égypte. La frégate suédoise qui devait conduire M. Skjoldebrand à Alger était attendue à Marseille dans les derniers jours du mois d'octobre.

Bonpland et Humboldt s’y rendirent avec la plus grande impatience et avec la plus grande célérité; mais, après deux mois d'inquiétudes et de vive attente, ils apprirent que le Jaramus (c’é- tait le nom de la frégate) n’arriverait pas à Mar- seille avant le printemps.

Ne se sentant pas le courage de passer l'hiver en province, et persévérant toujours dans lidée de se rendre sur les côtes d'Afrique, ils retinrent leur

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passage sur un petit bâtiment ragusois, prêt à faire voile pour Tunis. Mais leur persévérance faillit leur être funeste, car ils étaient sur le point de partir, lorsqu'on fut informé à Marseille que le gouverne- ment de Tunis sévissait alors contre les Français établis en Barbarie, et que tous les individus venant d’un port de France étaient jetés en prison. Cette nouvelle leur fit suspendre l’exécution de leur projet.

Ce fut alors qu'ils en revinrent à leur premier plan de voyage dans l'Amérique méridionale. Îls ne sedissimulaient ni les fatigues ni les dangers qui les attendaient; mais ils semblaient entrevoir la gloire qu'ils devaient y acquérir (1). « Ce qui distingue particulièrement un savant de génie, a dit un écrivain, c’est cette impulsion secrète qui l’entraine malgré lui vers les objets d'étude et d'application

(1) Longtemps le Nouveau-Monde n’a semblé qu’une source de oh témaoll nuverto à la enniaité An FF &

La 3 1 toutes les entreprises y furent inspirées par la soif de l'or. Ce- pendant c’est un magnifique theâtre d'exploration pour un natu- raliste qui peut y embrasser une grande partie des merveilles de la création.

Déjà en 1781, un homme d’un esprit élevé, frappé des beautés de la nature américaine, entreprit de faire connaître les trésors scientifiques de la contrée qu’il habitait. Don Felix Azara a le premier étudié l’histoire naturelle de Amérique méridionale. Commandant des frontières espagnoles dans le Paraguay, il était à même de bien explorer cette contrée et les terres qui l’envi-

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les plus propres à exercer l’activité de son âme et l'énergie de ses facultés intellectuelles; c’est une espèce d’instinct qu'aucune force ne peut dompter, et qui s’exalte au contraire par les obstacles op- posés à son développement. » Animés par les plus douces espérances comme par les plus nobles ambitions, et peut-être même abusés par ces dé- cevantes illusions de gloire qui enivrent d’ordi- naire la jeunesse, 1ls s’élancèrent dans la carrière des expéditions scientifiques : le besoin de voir, d'étudier, d'apprendre et d'apprendre encore, d’en- richir et d’honorer leur pays, était si grand chez les deux jeunes savants, qu'ils ceussent tout braré pour accomplir leur projet HoRree les régions tropicales.

‘ronnent; pendant vingt ans, oublié dans les déserts, étranger aux progrès des sciences naturelles, sans aucune communication avec le monde civilisé, il entreprit la description d’un pays de plus de cinq cents lieues de long et trois cents lieues de large. Son ouvrage est riche en détails curieux sur les peuplades de cette partie de l'Amérique ; l’histoire des quadrupèdes et des oï- seaux lui doit beaucoup d'observations nouvelles.

CHAPITRE II

Premiers voyages avec Alexandre de Humboldt.

Nos deux naturalistes partirent à la fin de l’année 1798 pour l'Espagne, dans l’intention d'y passer lhiver et de s’embarquer au printemps suivant soit à Carthagène, soit à Cadix; ils tra- versèrent le royaume de Valence et la Catalogne pour se rendre à Madrid, visitant sur leur passage les ruines de Tarragone et celles de l’ancienne Sagonte, et recueillant des notes de toutes sortes dans un journal qui nous a été conservé (1).

À partir de ce moment et après quelques obs- tacles suscités par une défiance traditionnelle,

(1) Voir APPENDICE.

ce

mais bientôt vaincus par leur persévérance, les es- pérances de nos voyageurs ne furent plus trom- pées. Arrivés dans la capitale de l'Espagne, ils y furent accueillis avec une distinction marquée, non seulement par tous les savants espagnols, mais aussi par le gouvernement lui-même. Luis de Ur- quijo, ministre éclairé de la cour de Madrid, leur accorda toute sa protection, les présenta à S. M. C. le roi Charles IV, et non content de leur permettre de prendre passage sur un navire de guerre, il leur donna une lettre circulaire de recommandation pour tous les gouverneurs des possessions espa- gnoles du Nouveau-Monde.

Ce généreux empressement était un fait tout nouveau et jusqu'alors inoui. L’isolement auquel la politique ombrageuse de la métropole avait condamné ses colonies n'avait pas permis de péné- trer dans ces mystérieuses contrées, et les nou- velles inexactes de quelques voyageurs aiguisaient encore plus la curiosité. Pendant les trois siècles qui avaient suivi la découverte de l'Amérique, les résultats des nombreux et périlleux voyages qu'on avait entrepris étaient cachés avec autant de soin que d’abord on avait mis d’empressement à les divulguer et même à les grossir; non seule- ment tous les pays les Espagnols.et les Portugais

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restèrent les maîtres furent dérobés à l’œil curieux de la science, mais les gouvernements s’efforcè- rent encore de lui fermer les pays mêmes ils n'avaient pas pénétré. Les autres États de l'Eu- rope leur apparaissaient comme des usurpateurs de leurs futures conquêtes, et ils châtiaient tous les explorateurs comme coupables de leur enle- ver par la fraude des découvertes qui leur étaient réservées. Ainsi, ces deux nations, qui avaient donné à la géographie la plus vive impulsion qu’elle eût jamais reçue, furent précisément celles qui bientôt mirent le plus d'obstacles à son avance- ment. Le plus profond silence sur toutes ces vastes contrées était l’œuvre d’une administration inquiète et jalouse ; ce système d’oppression, suggéré d’abord par l’avarice et l’orgueil, lui fut plus tard presque commandé par la faiblesse, la crainte et la néces- sité. Quelques relations en petit nombre, vagues, obscures, incohérentes, quelques cartes levées à la dérobée et par suite très-fautives, voilà tous les documents que les savants pouvaient se procurer sur cet immense continent de l'Amérique méri- dionale. Si parfois le gouvernement espagnol or- donnait pour sa propre instruction quelques tra- vaux géographiques, 1ls étaient tenus secrets, avec autant de rigueur que si la momdre indiscrétion

eût compromettre le salut de l’État. Ainsi tout concourait à donner à l’expédition de nos jeunes savants l'intérêt d’une grande œuvre historique et scientifique.

Les jours qui précédèrent leur départ furent consacrés à visiter les établissements scientifiques de Madrid; ils se mirent en rapport avee les hommes les plus distingués de l'Espagne, ceux qui, par leur savoir, leur inspiraient le plus de sympathie; ils eurent de longues conférences avec Orteaga, écrivain infatigable et directeur des musées royaux ; avec Ruiz et Pavon, auteurs de la flore du Pérou ; avec Cavanilles, le Nestor des botanistes espagnols, dont les œuvres sont le travail le plus important sur la flore de l'Espagne.

Le moment du départ étant arrivé, nos deux naturalistes quittèrent Madrid vers la fin du mois de mai 1799, traversèrent une partie de la vieille Castille, le royaume de Léon, la Galice, et se ren- dirent à la Corogne, ils devaient s’embarquer pour l’île de Cuba. Un retard de douze jours qu'ils éprouvèrent ne fut pas perdu pour Bonpland : il en profita pour préparer convenablement les plantes recueillies dans la belle vallée de la Galice, qu'aucun naturaliste n’avait étudiée avant lui; il examina aussi les fucus et les mollusques que les

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grosses mers du nord-ouest jettent en abondance au pied du rocher escarpé sur lequel est construite la vigie de la tour d’Hercule.

La corvette de guerre Pizarro, qui venait d'effec- tuer un voyage dans le Rio de la Plata, appareilla le 5 juin 1799 et fit route vers les Canaries. Après une traversée de quatorze jours, le 19 juin, le Pizarro mouilla dans le port de Santa-Cruz et séjourna quelque temps pour faciliter à MM. Bon- pland et de Humboldt une visite au pic de Ténériffe et une exploration scientifique de Pile; puis il fit voile pour Cumana, il arriva, après une tra- versée heureuse, le 16 juillet 14799.

Parvenus au but de leur voyage, nos deux natu- ralistes commencèrent sans retard leurs expéditions scientifiques. Ils mirent à peu près dix-huit mois à visiter avec le plus grand soin la Nouvelle-An- dalousie, la Guyane espagnole et les Missions des Caraïbes. Tous les faits qui intéressent la bota- nique, la minéralogie, la géologie, l'astronomie, la physique générale et l'éthnologie furent observés avec l'attention la plus scrupuleuse. A la date de Cumana, 17 octobre 1800, nous trouvons une belle lettre d'Alexandre de Humboldt à son frère Guil- laume : c’est un témoignage très- intéressant des fatigues et des épreuves que les deux voyageurs

He avaient affrontées, et surtout de l'affection fraternelle qui les unissait déjà.

« J'ai surmonté, dit-il, toutes les fatigues de ce dangereux voyage. Pendant quatre mois, nous avons été cruellement tourmentés par la pluie, par les infatigables meustiques, les fourmis, et surtout la faim, dormant dans les forêts en plein air, n’ayant pour tout aliment que .du manioc; quelquefois un peu de riz et de l’eau.

« Mon ami Bonplanda beaucoup plus souffert que moi des excursions que nous avions à faire, À notre arrivée à Guyana, il fut atteint de vomisse- ments et d’une grande fièvre qui me firent craindre pour sa vie, Je pense que cette maladie était occa- sionnée par les fatigues et la mauvaise nourriture. Voyant qu’il n’y avait aucune amélioration, et nous trouvant dans la ville de Santo-Tomas, je le fis transporter dans la maison de campagne de notre ami le docteur don Félix Tarrexas, située à quatre lieues de l’Orénoque, dans une vallée plus élevée, jouissant d’un bon air et d’une température plus basse, Sous les tropiques, il n’y a pas de remède plus eflicace que le changement de localité; c’est ainsi

que la santé de mon ami se rétablit en peu de jours.

« Je ne puis te décrire l'anxiété dans laquelle je me trouvais pendant sa maladie ; jamais je n’eusse

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trouvé un ami aussi fidèle, aussi actif et aussi bien disposé. Dans notre voyage, nous rencontrions à chaque pas un danger imminent, autour de nous les Indiens, le désert peuplé de crocodiles, de serpents et de tigres; au milieu de ces périls, Bon- pland a donné les plus grandes preuves de courage et de résignation. Je n’oublierai jamais son bon cœur, et surtout son. abnégation, dans une tem- pête que nous eûmes à subir le 6 avril 1800.

« Nous fûmes surpris par le mauvais temps au milieu de lOrénoque. Notre pirogue était déjà aux deux tiers remplie d’eau. Les Indiens sejetèrent à la nage pour gagner les bords de la rivière; mon généreux ami resta seul auprès de moi, me pro- posant de m’emporter sur ses épaules pour lutter contre le courant et me déposer à terre. Je refusa cette proposition; la côte étant inhabitée à plus de dix lieues à la ronde, personne n’eût découvert les restes de nos cadavres, qui eussent été dévo- rés par des animaux féroces. Notre situation était vraiment horrible; nous étions à une demi-lieue du bord de la rivière, entourés d'énormes cro- codiles qui sortaient à moitié de l’eau. En sup- posant même que nous eussions échappé à la fureur des flots et à la gueule des erocodiles, une fois à terre, nous aurions succombé, victimes de la

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faim ou de la voracité des tigres; de plus, les forêts, sur les bords de l’Orénoque, sont si épaisses et si touffues, qu'il est absolument impossible d’y péné- trer. L'homme le plus robuste ne pourrait s’y frayer un chemin d'un mille en vingt jours de travail ; enfin cette partie de la rivière est si peu fréquen- tée, qu'il se passe quelquefois plus de deux mois sans qu’on vole traverser une pirogue d’Indien.

«Nous étions réduits à la dernière extrémité, quand une rafale de vent vint gonfler la voile de notre chétive embarcation. Ce fut comme un mi- racle qui nous sauva, car nous ne perdîmes en celte occasion que ar er kvres et des vivres.

« Combien nou heureux quand, dé- barqués et arrivés à terreettoutle monde réuni pour prendre le repas, nous nous aperçûmes qu'aucun de nos compagnons ne manquait à l'appel. La nuit était obscure ; la lune apparaissait par intervalles à travers les nuages poussés par le vent. Le moine qui était avec nous adressa son oraison à saint François et à saint Roch; tous les autres VOya- geurs étaient pensifs, émus, et songeaient à l'avenir.

« Nous étions encore à deux journées de distance au nord des grandes cataractes, que nous devions passer. Nous avions encore sept cents lieues à faire dans notre pirogue, laquelle, d’après ce que nous

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venions de voir, n'était qu’une faible embarcation. Quelle préoccupation !

« Malgré cela, l'inquiétude ne dura pas plus d’une nuit; le jour suivant fut très-beau ; ce fut aussi un Jour de repos: la tranquillité que nous admirions dans toute la nature mit le calme dans nos esprits. »

C'est à cette même année 1800 que se rapporte un des épisodes les plus dramatiques de ces mer- veilleux voyages. Arrivés à Caracas, les deux voya- geurs avaient quitté le littoral à Puerto-Caballo, pour gagner l’Apure et de le Cassiquiar, qui joint l’Orénoque à l’Amazone. Humboldt a conservé dans un admirable passage de ses Tableaux de la na- ture (1) le souvenir du danger qu'ils coururent dans les cataractes, au passage du Raudal de May- pures.

De retour à Cumana, les voyageurs furent blo- qués pendant deux mois par une flotte anglaise, puis en juin 4800 ils s’embarquèrent pour la Ha- vane, ils séjournèrent plusieurs mois.

M. de Humboldt y détermina avec précision la position géographique de la place, position qui avait

(1) A. de Humboldt, Tableaux de la nature, trad. par Ch. Galusky, I, p. 265.

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D

été mal notée jusqu'alors; il laissa aux habitants des traces durables de son passage, en leur indi- quant d’utiles procédés pour les arts, notamment en leur donnant le modèle des meilleurs fourneaux pour la manipulation du sucre.

C’est de la Havane (21 février 1801) qu'est datée une autre lettre de Humboldt, qui contient sur ses voyages et ses travaux des détails qui donnent la mesure de la résolution déployée par les deux voya- geurs, et prouvent combien d'occasions Bonpland a rencontrées d'exercer les vertus que lui reconnait son ami. C’est la vie primitive prise sur le fait et rendue d’après nature.

« J'ai bien des motifs pour être content de mon compagnon Bonpland; c’est un digue disciple de Jussieu, de Desfontaines, de Richard : il est extrè- mement actif, laborieux ; il parle parfaitement l’es- pagnol; il est résolu et intrépide ; en un mot, il pos- sède des qualités excellentes pour un naturaliste voyageur. Lui seul a arrangé nos plantes, qui avec les doubles vont au-delà de 1,200. La moitié des descriptions est son œuvre; bien souvent nous avons décrit tous deux la même plante, dans l’es- poir d'approcher davantage de la vérité. C’est un plaisir, un grand plaisir d’admirer ces trésors de fa nature; crois bien, mon cher Windeman, que les

un Es

peines et les difficultés qui les accompagnent ne sont pas peu de chose. Il est vrai que par la bonté parti- culière du roi d’Espagne, grâce à la distinction dont nous ont honorés le roi et la reine, et avec les bonnes recommandations du ministre Urquijo, nous voyageons dans ce pays avec plus de liberté et de sécurité qu'ait jamais goûtées aucun naturaliste ; aussi je voyage avec plus de commodité que beau- coup d’autres. S'agit-il de naviguer dans les rivières, nous avons à notre disposition vingt-quatre Indiens; devons-nous voyager dans l’intérieur du pays, nous avons toujours quatorze ou-quinze mulets pour transporter nos planches, nos instruments, et tout, ce qui nous est utile. Mais ni la bienveillance du roi d'Espagne, ni notre escorte ne peuvent nous dé- fendre contre les désagréments du climat et du pays; ils ne sont pas peu de chose, surtout pour un botaniste.

« Dans la Guyane, la crainte des moustiques force à tenir toujours la tête couverte, il est impos- sible d'écrire pendant le jour; on ne peut tenir la plume, tellement on souffre des piqûres de ces insectes. ;

« Aussi nous travaillons toujours dans une cabane d’Indien ne pénètre pas un seul rayon de soleil, et l’on n'entre qu'en se lraînant sur le ventre;

PR ee là, si les moustiques ne se font plus sentir, on est suffoqué par la fumée. Les habitants ont l'habi- tude de s’enterrer pendant la nuit dans le sable; ils ne laissent dehors que la tête, le corps étant cu- vert d’une couche de trois ou quatre pouces ; celui qui ne l’a pas vu prendra ce détail pour une fable.

« Après avoir étudié les plantes, les avoir classées au milieu de tant de contrariétés, un autre désen- chantement survient. Si l’on veut examiner les her- biers qui sont dans le coffre, on se trouve dans le même cas que Sparrmann, Banks et autres natu- ralistes qui se sont plaints de l'humidité du climat américain et de cet excès de vie végétative qui rendent très-diflicile la dessiccation des feuilles. Aïnsi nous avons perdu ee du Liers de nos collec- tions par | 1 t ui ient les papiers etles plantes. Nous les imbibions de bee, dite de térébenthine ; nous les suspendions; enfin nous employions tous les moyens pratiqués en Europe; et si nous restions lrois ou quatre mois sans les visiter, sur huit exemplaires, nous étions obligés d'en jeter trois. C’est surtout dans la Guyane, le Dorado et sur les bords du fleuve des Amazones, nous étions toujours inondés par la pluie, que nous arrivaient ces accidents.

« Pendant quatre mois nous avons dormi dans

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les bois, entourés de crocodiles, de boas et de tigres qui attaquaient les pirogues ; nous n’avions d’autres aliments que le riz, le manioc, l’eau de l’Orénoque et la chair de quelques singes.

« Les mains et la figure enflées par suite des piqûres des moustiques, nous avons traversé le ter- ritoire depuis Mandovaca jusqu’au Duida, et depuis les frontières de Quito jusqu’à Surinam, l'on ne rencontre que des singes et des serpents.

« Au contraire, quelle majesté dans les magnifi- ques forêts de palmiers, l’on voit un si grand nombre d’Indiens indépendants, qui ont conservé un reste de la civilisation péruvienne! Ge sont des peuples qui travaillent bien leur terre; ils sont hospitaliers et humains, comme les naturels d'Ota- hiti.

« Dans quelques parties de l'Amérique du Sud, au sud des cataractes de l’Orénoque, il n’avait pénétré aucun autre chrétien avant nous. C'est aussi que nous avons vu des Indiens d'habitudes an- thropophages.

« Malgré tout, sous les tropiques je me trouve dans mon élément; je n’ai jamais joui d’une meilleure santé depuis mon départ d’Espagne. Je brave les continuelles variations de l'atmosphère, l'humidité, la chaleur et le froid des montagnes. La partie

ms M méridionale de la Guyane n’est pas un pays de plaines, comme la décrivent quelques géographes ; elle contient une grande chaine de montagnes qui, partant de Popayan et de Quito, vient rejoindre Oya- poc, près de Cayenne. J'ai mesuré, sous de lati- tude boréale, une hauteur de près de 9,600 pieds.

« Je travaille beaucoup; la description des plantes est. un objet secondaire de mon voyage. Pour mes observations astronomiques, je suis très-souvent sans chapeau, quatre ou cinq heures par jour. J’ai séjourné pendant quelque temps dans les villes comme Porto-Cabello, régnait l’horrible fièvre jaune, et jamais je n'ai senti la moindre douleur de tête. Seulement, à Santo-Tomas, dans la Nou- velle-Barcelone, j'ai eu une fièvre qui m'a duré trois jours. C’était à mon retour au Rio Negro, après un long jeûne; je mangeais pour la pre- mière fois du pain, et j'en pris une trop grande quantité. Une autre fois, je fus mouillé par une de ces averses qui généralement oecasionnent la fièvre. En Alubuyo, les sauvages souffrent des fièvres pernicieuses, ma santé a résisté admirablement. »

Le rapport (1) même adressé collectivement par

F

(1) Voir Corr. espondunce d'A. de Humboldt, recueillie par de _ la Roquette. Paris, Guérin, 1869, t. 1, p. 120.

En

les voyageurs à l’Institut national de France porte des témoignages intéressants des dangers affrontés par les deux amis; en voici quelques extraits, les plus remarquables à cet égard :

« 21 juin 4801.

« Citoyens,

Depuis le mois de brumaire an vi, ou de- puis le commencement de l'expédition dans la- quelle nous nous sommes engagés pour le progrès des sciences physiques, nous n’avons cessé de cher- cher des moyens pour vous faire parvenir des ob- jets dignes d’être conservés dans le Musée natio- nal..….. »

Suit l’énumération de tous les envois faits par les voyageurs : collections de graines, étude sur le quinquina, flore de Bogota, minéraux du Cotopaxi, du Pichincha et du Chimborazo.

« Accoutumés à des privations et à des revers plus grands, nous continuons sans relàche des tra- vaux que nous croyons utiles aux hommes, et nous nous hâtons de profiter de l’occasion qui se pré- sente en ce moment pour vous réitérer, citoyens, les assurances d’un dévoûment auquel vos bontés nous obligent à jamais... »

mes A) ==

Après des détails précis sur les rnasses de por- phyre accumulées sous les tropiques et la nomen- clature des minéraux, etc., les correspondants de l'Institut concluent ainsi leur rapport :

« Voilà les objets que nous avons l’honneur de vous présenter, citoyens, et qui mériteront peut- être l’attention des citoyens Haüy, Vauquelin, Chaptal, Berthelot, Guyton et Fourcroy, dont les travaux ont tant contribué au progrès de la miné- _ralogie et de la chimie analytique.

« Le vomissement noir et la fièvre jaune, qui font dans ce moment de cruels ravages à la Vera- Cruz, nous empêchent de descendre vers la côte avant le mois de brumaire, de sorte que nous ne pouvons espérer de nous rendre en Europe que vers floréal de l'an prochain... Peu avancés en àge, accoutumés aux dangers et aux privations, nous ne cessons de tourner nos regards vers l’Asie et les îles qui en sont voisines. Munis de connais- sances plus solides et d'instruments plus exacts, nous pourrons peut-être un jour entreprendre une seconde expédition, dont le plan nous occupe comme un rêve séduisant. »

Enfin, au mois de septembre 1801, nos deux sa- vants par tirent pour leur immortelle expédition aux Cordillières ; ils arrivèrent à Quito le 6 janvier 1802.

Le Are

La vue de ces intrépides pionniers de la science enflamma d'enthousiasme un jeune Espagnol, le fils du marquis Sylva Alygre. Il fallut accepter chez lui les soins de la plus généreuse, de la plus touchante hospitalité. Les voyageurs s’y remirent de leurs fatigues, et quand leurs forces furent réta- blies, le jeune Sylva Alygre, entraîné par son admiration pour ses hôtes, refusa de les quitter, et s’associa à leur éntreprise.

Ils partirent au commencement de juin de l’année 4809, firent pendant environ quinze jours les marches les plus pénibles et affrontèrent Îles dangers les plus imminents. Ils traversèrent d’abord les ruines du Rio-Bamba et de plusieurs autres villages engloutis, le 7 février 1797, avec plus de 40,000 habitants, par le tremblement de terre le plus épouvantable dont on ait entendu parler dans ce pays.

Ils visitèrent ensuite le Vésuve de l'Amérique méridionale, le redoutable Toungouragua, et par- vinrent, après d’incroyables efforts, au point appelé le Nevado de Chimborazo.

Ils se trouvaient en présence du pic le plus élevé du Nouveau-Monde. À cet aspect, leur courage redouble : ni le froid excessif, ni la difficulté de respirer dans une atmosphère insuffisante, ni le

os

passage à travers ces glaces éternelles sur les- quelles le moindre faux pas les ferait rouler dans l’abime, rien ne peut ralentir l’ardeur des voya- geurs. Îls marchent, quand tout à coup une large et profonde crevasse vient arrêter leur audace et paralyser leur rééolution. Ils furent un moment comme désespérés.

Cependant, à gauche, se dresse un môle énorme de porphyre, qui se projette au loin sur les parties inférieures, et qui forme le pic oriental le plus élevé. Les voyageurs l’escaladent et s’y établissent péniblement, à 19,500 pieds ou 6,500 mètres au- dessus du niveau de la mer, à 3,485 pieds au-des- sus du point auquel avait pu monter le célèbre La Condamine en 1745, à une hauteur enfin à laquelle nul homme ne s’était encore élevé.

Ils tournèrent leurs instruments de mesure vers les cimes situées à l'occident, vers celles dont lac- cès leur était impossible, et ils constatèrent que cette Alpe inabordable les dominait encore de 2,140 pieds, ou 713 mètres.

Au point ils étaient établis, l'air avait perdu la moitié de sa densité ordinaire; les poumons recevaient à peine, à Chaque aspiration, ce qu’il en fallait pour retenir la vitalité prête à s'échapper, et nos deux savants, pour avoir voulu toucher presque

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aux limites de la terre et du ciel, se sentaient déjà sur les confins de la vie et de la mort. Ils per- sévérèrent cependant, et accomplirent toutes leurs opérations trigonométriques avec la Ps see exactitude.

Ces fatigues, ces périls, ces angoisses, avaient leurs compensations, comme celle que goûtèrent les voyageurs le 23 juin 1802 et qui a été admi- rablement décrite par Humboldt (1) :

« Nous avions passé dix-huit mois à parcourir sans interruption les détours et tous ies recoins de ces montagnes, et l'impatience de repaître enfin nos yeux du libre aspect de la mer était augmentée encore par les déceptions que nous avions si sou- vent éprouvées... Nous pûmes croire, en traver- sant le passage de Guangamaria, que nous allions assister encore à la ruine de nos espérances. Tan- dis que surexcités par l'attente, nous luttions contre l'obstacle de ces puissantes montagnes, nos guides, mal assurés de la route, nous promettaient d'heure en heure que nos désirs allaient être remplis. Par moments, la couche de nuages qui nous envelop- pait semblait s'entr’ouvrir; mais bientôt après de nouvelles hauteurs surgissaient devant nous et

(1) Tableaux de la nature, WW, p. 347,

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semblaient prendre plaisir à borner notre hori- zon…. Nous atteignimes enfin le point culminant de V’Alto de Guangamarca ; alors la voûte du ciel si longtemps voilée à nos regards se rasséréna subi- tement; le vent qui soufflait avec force du sud- ouest dissipa les brouillards, et lazur profond nous apparut à travers l'atmosphère transparente des montagnes, entre la ligne extrême des nuages effilés. Tout le versant occidental des Cordillières qui s'étend de Chorillos à Gascas se développa devant nos regards avec ses immenses blocs de quartz, longs de 12 à 14 pieds; il semblait que nous touchions aux plaines de Cholas et de Moli- nos et à la côte de Truxillo. Nous voyions enfin pour la première fois la mer du Sud; nous la voyions clairement qui faisait rayonner près du rivage une masse énorme de lumière, et s'élevait dans son immensité jusqu’à l'horizon. »

Après avoir achevé tant d'importants travaux et avoir échappé à des dangers sans cesse renais- sants, ils se séparèrent du marquis deSylva Alygre, se rendirent au Pérou, parcoururent toute la nou- velle Espagne, visitèrent Lima, Guayaquil et enfin arrivèrent à Mexico au mois d’avril 4803, ayant ainsi passé tout une année dans des excès de tra- vail et de fatigue.

ee

Bonpland demeura plusieurs mois dans ce pays, l’étudia sous tous les rapports physiques et mo- raux, visita, non loin _ Mexico, is arbre fameux, l'énorme Cherostomon strant , que l’on croit être le dernier mai de cetle psc qui se soit conservé dans le Nouveau-Monde; cet arbre est moins rare ailleurs; on en cultive même quelques individus au Jardin-des-Plantes de Paris. Ce qu'il a de remarquable, c’est que, quoique rongé par les efforts de bien des siècles, le tronc de Mexico, mesuré par Bonpland, présentait encore une cir- conférence de 44 pieds.

Après avoir exploré dans tous les sens et à tous les points de vue la patrie de Montézuma, après avoir multiplié des observations d’une exactitude remarquable sur tous les faits de la nature phy- sique et morale, Bonpland et Humboldt revinrent à la Havane en mars 1804, passèrent de cette ville à Philadelphie, et visitèrent l'Amérique septentrio- nale, explorant partout les trois règnes de la na- ture, les hommes et les cieux, partout accueillis avec admiration, et à Washington honorés de la réception la plus cordiale par Île président Jeffer- son.

Enfin, le 9 juin 1804, six.ans après avoir quitté la France, après un voyage continuel de cinq

"7 de années en Amérique, Humboldt et Bonpland s’em- barquèrent pour rentrer en Europe, et le 3 août 1804, ils arrivèrent à Bordeaux.

Quiconque voudra les suivre dans leur itiné- rare et connaître en détail leurs découvertes devra consulter leurs ouvrages; il y lira leurs droits à la reconnaissance publique inscrits en caractères ineffaçables. Observateurs impartiaux et conscien- cieux, ils voyaient par eux-mêmes et voyaient tou- Jours juste, parce que, libres de passions et de pré- jugés, ils ne désiraient, ne cherchaient que la vérité. Aussi l’histoire naturelle et la peinture des mœurs et des usages des différentes nations qui habitent l'Amérique ont été traitées par eux avec une vérité etune profondeur qui n’ont presque rien laissé à ajouter aux observations de ceux qui mar- chent aujourd’hui sur leurs traces.

Quel critique oserait toucher à ce grand ouvrage composé avec tant de soins par MM. Bonpland et de Humboldt ? Qui serait même capable de s'élever à sa hauteur pour en juger tous les mérites di- vers ? Toutes les branches de la science de la na- ture, dans la plus vaste extension du mot, ont occupé l'esprit de ces infatigables observateurs. Livrés à leurs propres ressources, ils achevèrent la tâche difficile d'examiner et de décrire mille

Ede- un

richesses cachées qui, jusqu'alors, s'étaient dérobées aux recherches des savants : faits historiques, dé- tails statistiques, collections abondantes de géolo- gie, de minéralogie, de zoologie, de botanique, rien ne fut oublié, tout rentra dans le cadre de leurs travaux. |

À Bonpland incomba le soin de la botanique, pour laquelle il avait tant de goût et qu’il avait le plus approfondie; tout autre que lui aurait été re- buté par le seul aspect d’une végétation si variée et si nouvelle. La plus grande partie des plantes qu'il rencontrait ne se trouvaient pas dans les catalogues les plus. complets qui existaient alors; l’herbier qu'il en composa contenait 6,000 espèces diffé- rentes. Il ne suffisait point de les recueillir :1l fal- lait les décrire, les classer, travail ingrat et pénible qui exigeait, avec toute la pratique et toute la science d’un botaniste consommé, la patience d’un serviteur zélé de la nature. Bonpland fournissait ainsi à Humboldt les matériaux et les exemples nécessaires à la eréation d’une science jusqu'alors à peu près inconnue, cette géographie botanique qui est leur œuvre commune. Bonpland, comme la nature dont il était l'interprète, prodiguait les faits auxquels Humboldt appliquait son imagina- tion de philosophe et de poëte.

La récompense de ces mérites ne se fit pas at- tendre, dès que les deux savants annoncèrent qu’ils allaient donner au public leur Voyage dans des contrées équinoæiales.

Jamais publication n’obtini un succès plus prompt, plus brillant, moins contesté; elle valut à ses auteurs l'estime des gens instruits, l'admiration

issante de leurs itoyens, et une célébrité plus qu’européenne ; l'enthousiasme fut d’autant plus vif que le bruit de leur mort avait été répandu dans le public. Cette promesse éveilla le sentiment d’une vive curiosité, non seulement dans les classes éclairées, mais encore dans les esprits les plus étrangers aux connaissances scienlifiques, parce * que, aux détails précis et rigoureux de la science, les deux philosophes avaient su joindre la descrip- tion des usages et des coutumes que les peuples * primitifs de ces régions semblaient avoir conservés sans altération depuis la découverte du Nouveau- Monde.

Ce travail laissait bien loin derrière lui tous ceux qui avaient été entrepris sur le même sujet ; it mit le sceau à la réputation des deux voyageurs, et les plaça au premier rang parmi les naturalistes. Cest qu’en effet il a rendu leur nom recommandable à la postérité, en découvrant tout un monde

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nouveau de merveilles naturelles. L'histoire de la science n'offre peut-être pas d’autre exemple d’une telle abondance de lumières versées tout à coup sur un si vaste pays, après d'aussi longues et d’aussi épaisses ténèbres. Au premier rang des événements mémorables qui distingueront dans l’histoire le commencement du XIXe siècle, les pacifiques an- nales ,des sciences n’oublieront jamais la révolu- tion féconde qui s’est opérée dans nos connaissances sur l'Amérique méridionale.

Grâce à ces observations qui embrassaient une vaste partie du Nouveau-Monde, les sciences natu- relles ont pris un développement dont sont frap- pés tous les esprits philosophiques, et lhorizon qu’elles dominent s'étend chaque jour davantage. Pour déterminer et distinguer les races humaines, les animaux, les plantes, les’ phénomènes du monde physique, nous ne sommes plus confinés dans les champs étroits de l’Europe. De le pro- digieux mouvement intellectuel accompli depuis un demi-siècle. Jamais on ne vit, en un temps aussi court, les connaissances humaines prendre un tel accroissement, à aucune époque l'esprit d’investi- gation ne s’est développé dans toutes les directions avec autant de puissance. Interrogées avec persé- vérance, les couches superficielles de notre planète

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50 + se sont ouvertes comme les feuillets d’un livre les trois règnes de la nature ont leurs archives; chaque espèce, avant de disparaître, a déposé son empreinte et son souvenir ; l’homme lui-même, le dernier venu, a laissé les preuves de son antique existence, et les pages de ce livre immense ont ra- conté l’histoire de ces créatures innombrables qui, d'époque en époque, se sont transmis sUCCESSIVE- ment le flambeau de la vie.

Le grand ouvrage de Humboldt et de Bonpland aurait dû, dès le principe, être mis à la portée du publie; au contraire, il fut imprimé in-folio et in- quarto, et la première édition fut faite avec un luxe tel, qu'il n’était possible qu'aux personnes très- riches d’en faire l'achat. Par exemple, chaque plante, peinte par Redouté, sur vélin parcheminé in-folio, coûtait cent cinquante francs; ce ne fut que lors- que les auteurs virent qu’ils ne pouvaient pas écou- ler‘ leur première édition qu'ils se décidèrent à en faire une édition in-89, qu'ils placèrent plus fa- cilement (1).

(1) Voyage dans l'intérieur de l'Amérique dans les années 1799-1804 ; Paris, Schœl et Dufour, 1807 et années suivantes. Il est composé de 11 volumes in-4o et 12 volumes in-fol., conte-

nant la botanique ; 4 volumes in-fol., contenant les atlas. L’exé-

cution de cette collection est parfaite sous tous les rapports, mais le prix en est très-élevé.

Les travaux d’Aimé Bonpland ne se sont pas limités à la botanique, qui est son œuvre propre et qui ne devait pas former moins de vingt volumes du prix de 500 francs chacun. Il a encore secondé M. de Humboldt dans toutes les autres parties, et on peut dire en toute vérité que la moitié du travail doit lui être attribuée, plus la botanique. La preuve ho- norable pour tous deux s’en trouve dans cette lettre que de Rome, il était allé en 1805 avec Gay- Lussac, Humboldt écrivait à Bonpland :

« Nous ne faisons qu’un corps... Je vous ai mille grèces de la bonté avec laquelle vous corrigez mes manuscrits. Il n’y a que vous qui lisez bien ce que je griffonne... Vous me demandez des notions sur les maladies actérées, comme si vous n’en saviez pas plus que moi... Je me souviens que, de la Havane, j'écrivis à Wildenow qu'il vous dédiàt un genre, chose qui me ferait beaucoup de plaisir... Comment vont vos finances ? Je vous embrasse.

« HumBoLpT (1).

Six ans s'étaient écoulés depuis leur départ de France, lorsque, plus riches que ne l’a été aucun autre voyageur en collections de tout genre, en

(1) Correspondance de A. Humboldt, recueillie et publiée par M. de la Roquette, t. L p. 176.

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faits nouveaux ou nouvellement vérifiés, en obser- vations importantes ou curieuses, en dessins pré- cieux et en écrits plus précieux encore, les deux voyageurs étaient rentrés en France.

Toujours accompagné de Humboldt, Bonpland s'était aussitôt rendu à Paris. Au lieu d’y chercher le repos dont il avait tant besoin, il s’occupa sur- Je-champ de mettre en ordre tous les immenses matériaux qu'il avait recueillis. Il offrit sa collec- tion au Muséum d'histoire naturelle. Ce désintéres- sement lui valut les remerciments et une pension de l’empereur Napoléon. Ce ne fut que deux années après que les deux savants purent communiquer

au public le fruit de leurs travaux, dont la publi-

cation dura vingt ans (1807-1827).

L'œuvre fut accueillie avec reconnaissance et:

admiration par le monde savant, qui n'avait pas encore eu d'exemple d’une expédition aussi hardie, aussi féconde en découvertes et en renseignements sur toutes les branches des connaissances hu- maines. De cette époque datent les relations affec- tueuses et intimes de Bonpland avec les savants les plus éminents de la France : Gay-Lussac, Arago et Thénard.

CHAPITRE HI.

Bonpland à la Malmaison,

Au retour de ce long et intéressant voyage, Bonpland ayant envoyé à limpératrice Joséphine une collection de graines d'Amérique, fut prié par elle de les faire semer dans les serres de la Malmai- son et d'en surveiller la culture. Un choix éclairé par la reconnaissance appela bientôt Bonpland à vivre et à occuper un appartement dans le palais du plus grand des souverains de l’Europe. L’im- pératrice Joséphine, protectrice des arts et des sciences, et passionnée pour la botanique, prodi- guait des sommes considérables pour faire de la Malmaison une des résidences les plus somptueuses de France; elle fit nommer Bonpland intendant de

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ses domaines. Alors, au milieu des plus belles pro- ductions de la nature. des arbres les mieux choi- sis, des plantes exotiques les plus rares, entouré des plus brillantes fleurs de toutes les parties du elobe, Bonpland, au comble de ses vœux, ordon- nait et dirigeait tout avec une autorité suprême. * Qui, mieux que lui, pouvait prévenir ou réaliser les désirs de l’'Impératrice, en disposant ces sites en- chanteurs où, dans ses courts moments de repos, le maitre du monde venait chercher un délassement?

Souvent Bonpland eut l'honneur de parler de ses voyages à Napoléon Ier, et son plus grand bonheur était d'initier l'Impératrice aux études auxquelles il avait lui-même consacré sa vie. Douée d’une vaste mémoire et d’un goût exquis, Joséphine avait appris les caractères spécifiques des plantes réunies dans ses serres ; elle aimait à les désigner, non par leurs noms vulgaires, mais par ceux que Linné leur a imposés. Pour montrer ses progrès à son maître, elle se plaisait à lui dire parfois avec aménité : « Eh bien! Monsieur Bonpland, com- ment se porte la bonplandia geminiflora ? » non pas que cette fleur fût la plus belle de ses jardins, mais parce que c'était une manière de rappeler à son professeur que Cavanilles avait donné à cette plante le nom de Bonpland.

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Les preuves d'estime et d'intérêt ne manquaient pas à Bonpland ; il occupait une place distinguée à la cour, comme l’un des administrateurs de la Mal- maison et du château de Navarre, qui étaient ran- _ au nombre des plus somptueux domaines de la France. A ce titre, il a pu constater que José- phine ne mérita pas toujours le reproche de pro- digalité qui ne lui a pas été épargné. Par exemple, la ménagerie de la Malmaison était aloës fort peu nombreuse; il fallait, pour l’entretenir convenable- ment, faire une dépense considérable; Joséphine préféra y renoncer résolument.

Bonpland la vit ainsi plus d’une fois abandonner des projets nourris pendant plusieurs mois, sur la seule observation que la dépense serait excessive ; c’est ainsi qu’elle se priva du palais qu'elle voulait faire élever à Navarre.

Aimant les fleurs avec passion, elle voulut avoir des serres qui pussent, en tout temps, lui en four- _nir de rares et de belles. Le pare de la Malmaison était charmant et supérieurement tenu, sauf les eaux qu'on ne put jamais avoir claires, parce qu'elles étaient retenues par des lits de glaise. Mais en y groupant des arbres étrangers, des fleurs é écla- tantes, des gazons Loujours verts, Donpiand fit de celle dorer uu séjour délicieux et un objet

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d'admiration pour toutes les personnes admises aux réceptions et aux fêtes quiétaient magnifiques ; car dans ces Jours heureux, tout respirait la sé- duction et la grandeur autour de cette princesse, qui ouvrait les portes de son palais à la société la plus distinguée et la plus brillante.

M. Bonpland aimait à rappeler deux charmants voyages qu'il avait faits, par ordre de S. M. l’Impé- ratrice, à Berlin et à Vienne. Ces promenades avaient pour objet de rapporter de ces deux grandes villes quelques plantes rares et quelques curiosités qui n’existaient pas à la Malmaison.

Dans la capitale de la Prusse résidait son ami, son frère, qui l’appelait de ses plus pressantes ins- lances ; nous avons comme preuve une lettre con- fidentielle de Humboldt :

e À M. Bonpland, intendant du domaine de la Malmaison.

« Ce 30 septembre 1810.

Tu sais, mon cher ami, combien j'aime à Le de petits services à des persannés qui te sont chères... »

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Et après avoir réclamé de lui sa rédaction pour la publication de leur voyage, il termine en ces mots :

« J'espère que nous te verrons bientôt ici, mon cher Bonpland. Je t'embrasse de cœur et d'âme, et je saurai dans un mois si tu m'aimes encore un peu pour faire ce que je te prie.

« HumBOLDT. »

Le baron Alexandre de Humboldt servit de guide à Bonpland; il l’accueillit en frère, le pré- senta à sa famille, à ses amis et aux nombreux savants qui ne s'étaient pas expatriés. Bonpland connut aussi à Berlin plusieurs personnages de la cour qui n’avaient pas suivi le roi et la reine, et qui ne pardonnaient point aux Français la victoire d'Iéna. Il eut enfin l’honneur d’être présenté au prince et à la princesse d'Hatzfeld, qu'un épisode récent rendait intéressants. On se rappelle le ta- bleau très-connu de Steuben, qui représente Mme la princesse d'Hatzfeld jetant au feu une lettre auto- graphe du prince, qui devait le faire condamner à mort, et que l’empereur Napoléon a la générosité de lui abandonner. Dans cette lettre, le prince, qui était resté après le départ du roi de Prusse, gou- verneur général de Berlin, rendait compte à son

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maître des mouvements de l’armée française, de sa force, de sa composition, etc, etc.

Bonpland trouvait encore dans ses dernières années un charme tout particulier à s’entretenir de cette aimable famille; il y avait dîné assez sou- vent, et se rappelait avec admiration le palais qu’elle habitait, surtout la belle serre, qui ren- fermait une collection de plantes rares, dont il emporta un choix fait par lui, et offert par la princesse à S. M. l’Impératrice. « Quel plaisir J'éprouvais, disait-il, lorsque dinant dans cette serre, qui était vraiment un lieu enchanteur, je voyais la neige tomber en abondance et s’attacher aux vitres, tandis que nous étions chaudementt assis à une bonne table couverte de mets délicats! Vivrait- on ce qu’a vécu Mathusalem, on ne peut jamais ou- blier de tels jours de bonheur. Hélas! depuis cette époque fortunée, j'ai traversé de rudes épreuves ! »

Le pra d’acclimatation de Berlin fut égale- ment mis à contribution par Bonpland, aussi bien que les collections de quelques riches amateurs ; il regagna Paris, emportant une riche et abondante récolte, très-flatté de l'accueil aimable qui lui avait été fait, et de l'empresszment qu'on avait mis à lui rendre he facile Rent de sa 1NiSSiOn.

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À la suite de son voyage à Vienne, il ne tarissait pas non plus en éloges sur les hommes savants par lesquels il avait été reçu. Dans la capitale de l'Au- triche, chaque partie de la science était représentée, la botanique, la géologie, la métallurgie ; la statis- tique en particulier était cultivée par un homme dont le mérite et la mémoire prodigieuse frappè- rent Bonpland. Il s’y rencontra avec M. Cadet de Gassicourt, envoyé par S. M. l'Empereur, qui a rendu compte de son voyage et de son séjour dans une publication fort intéressante.

Bonpland emporta également de Vienne une

collection de plantes rares qui vinrent enrichir les serres de la Malmaison, déjà si abondamment four- nies ; il s’éloigna à regret des nouveaux amis dont il avait mérité les sympathies par son instruction spéciale, par les connaissances variées dont il avait fait preuve, aussi bien que par l'amabilité et la douceur de son caractère.

De retour en France, Bonpland fut appelé par la confiance de l’Impératrice au spectacle de ses plus cruels déchirements de cœur.

Joséphine était fort attachée à Napoléon ; on peut même dire qu’elle aimait avec passion. Elle ne put done sans le plus violent chagrin se voir séparée de l'homme extraordinaire auquel elle avait consacré

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son existence. Napoléon brisa violemment les liens qui le liaient à la compagne de sa gloire et de ses premiers triomphes. Dépouillée en un jour des faveurs de la fortune, elle descendit du trône elle avait été portée comme «1 elle eût abdiqué vo- Jontairement; elle entendit même avec sérénité le décret qui lui annonçait sa chute ; elle eut assez de force de caractère, peut-être assez d’amour pour consentir au sacrifice; elle pensa qu’un tel désintéressement lui assurait à jamais le bonheur de rester lame de l'Empereur, de le voir, de l’en- tretenir quelquefois. Après avoir pris cette coura- seuse résolution, rien ne put lui paraître difficile :

« Ce n’est pas la perte de la couronne qui m'afilige, dit-elle, ce jour-là même, à Bonpland; mais c’est la perte de l’homme que j'ai le plus aimé dans ma vie, et que je ne cesserai d'aimer jus- qu’au tombeau. »

Bien des années après cette triste scène, Aimé. Bonpland, les yeux mouillés de larmes et la voix tremblante d'émotion, répétait encore ces paroles de l’Impératrice.

Depuis le divorce, Joséphine habitait uniquement la Malmaison; elle y avait un état et ÿ tenait une cour conforme à son rang passé. Telle était la volonté de l'Empereur, qui voulait même qu'on

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n'y relâchât rien des lois de l’étiquette, parce que, disait-il, Joséphine avait été sacrée. Napoléon lui “ayant écrit que le palais de la Malmaison était pour tous deux plein du souvenir de sentiments qui ne pouvaient et ne devaient jamais changer, c'était à ce titre surtout, et à cause de la proximité de Paris, des Tuileries, que cette résidence était chère à Joséphine. L'appartement qu'y avait habité Napoléon resta vacant; elle ne voulut pas qu'on y touchàt ; tout y fut laissé dans le même état : dans son cabinet, un livre d'histoire posé sur son bu- reau et marqué à la page il avait suspendu sa lecture; la dernière plume dont il s'était servi; dans sa chambre, des vêtements épars sur les siéges. Joséphine appelait tout cela ses reliques, et se chargeait elle-même de veiller à leur conservation. |

Elle aurait désiré voir Marie-Louise dans l'inté- rêt même de son bonheur; elle aurait voulu lui offrir quelques conseils sur les moyens de plaire à Napoléon et de le rendre heureux.

L'Empereur était disposé à mener la nouvelle Impératrice à la Malmaison ; Marie-Louise s'y re- fusa et fondit en larmes; elle était si jalouse de Joséphine, que celle-ci jugea convenable d’aller s'é- tablir au château de Navarre.

Quelque temps après le divorce, Napoléon fit

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prévenir Joséphine qu’il irait la visiter le lendemain. L'idée de voir près d’elle celui qui, malgré son abandon, possédait encore toutes ses affections, agita le cœur de cette pauvre femme des émotions les plus vives. Le peu de temps qui se passa entre Ja nouvelle et l’arrivée de l'Empereur fut employé à donner à cette entrevue le caractère d'un événe- ment mémorable; on fit des préparatifs immenses. Ce qui préoccupa le plus Joséphme, ce fut de pré- parer des fleurs : « Demain, dit-elle à Bonpland, tout doit être joie et plaisir autour de moi; j'at- tends l'Empereur. Que tous les coins du palais soient ornés de fleurs; je voudrais les faire naïitre sous mes pas. » Pendant cette journée, Joséphine oublia ses regrets et ses peines ; elle fut toute au souvenir de son bonheur passé, à l'illusion du rêve présent. Par une délicatesse facile à comprendre, elle reçut l'Empereur sur le péristyle du palais et causa avec lui en présence de ses courtisans; elle n’ignorait pas l’opposition que Napoléon avait vaincre pour lui rendre cette visite qu'avait retar- dée, non pas son indifférence, mais la jalousie de sa nouvelle épouse.

Napoléon ne voulut pas se retirer de la Malmai- son sans visiter les riches collections de plantes “qu'avait réunies Bonpland dans ses magnifiques

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jardins d'hiver. Il ne lui ménagea pas les éloges, admirant ses nouvelles conquêtes, et le féhicitant des bons résultats donnés par ses essais d’acclima- tation. Si bien encouragé, le naturaliste entreprit et publia la description des plantes rares qui se trouvaient à Navarre et à la Malmaison. Ce fut un des plus beaux ouvrages qui sortirent des presses de Paris; il était orné de belles gravures dessinées par les meilleurs artistes de France (1).

L’abdication de l'Empereur à Fontainebleau brisa le cœur de Joséphine; on peut affirmer qu'il n'y avait rien d’égoiste dans ses regrets, car sa position personnelle n’en souffrait aucun change- ment. Au milieu des révolutions qui s’'accomplis- saient dans les hommes, les choses, les opinions et le gouvernement, en France, les vainqueurs eux- mêmes se plaisaient à entourer d’attentions déli- cates la princesse qui avait été la seule, la vraie compagne de Napoléon; l’empereur Alexandre, le roi de Prusse, les ambassadeurs et les généraux des armées étrangères vinrent lui présenter leurs hommages dans sa retraite silencieuse de la Mal- maison.

Une garde d'honneur veillait sur sa personne

(1) Description des plantes rares cultivées à la Malmaison. Cet ouvrage parut par livraisons, de 1812 à 1816.

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et ses propriétés; nul n'aurait eu l'audace de les profaner. Bien que l'intérêt témoigné par les enva- hisseurs de la France fût une preuve de leur res- pect, absorbée dans sa douleur, Joséphine eût voulu se soustraire à ces visisites officielles. |

« Ce n’est pas ici ma place, disait-elle un jour à Bonpland, devenu le confident intime de ses peines; l'Empereur est seul et abandonné ; je vou- drais être auprès de lui pour l’aider à supporter son infortune. Mais puis-je le faire? Jamais je n’ai tant souflert d’avoir perdu le droit d'accomplir ce devoir. J'ai pu me résigner à vivre loin de lui, tant qu'il a été heureux; aujourd’hui qu'il est malheureux, quel supplice d’être éloigné de lui! »

En effet, le coup mortel était porté ; rien ne pou- vait sauver une existence qui dépendait de celle de Napoléon. Joséphine, douée d’une ardente sensibi- lité, vivait en proie à une agitation continuelle, et les soins mêmes que lui rendaient tous les princes aggravaient son mal, en renouvelant des souvenirs déchirants. Forcée d’étouffer ses larmes, et blessée à chaque instant par les coups de serviteurs in- grats qu'elle avait comblés de ses bienfaits, José- phine était hors d’état de soutenir les assauts d'une maladie sérieuse. Aussi l’esquinancie dont elle fut atteinte ne tarda pas à prendre un caractère

ni 0 grave ; elle se transforma très-vite en une violente angine Couenneuse, qui, en lrois jours, termina la vie et les souffrances de la victime.

Pendant sa maladie, Joséphine appelait souvent Bonpland, et, quoiqu'il ne fût pas son médecin, elle aimait à lui demander son avis. La veille de sa mort, elle parut deviner à ses paroles que son état était désespéré; elle se tourna aussitôt et demeura dans un mutisme que rien ne put rompre, Dès lors tous les secours de l’art furent inutiles: les soins lui furent prodigués en vain par les docteurs Laserre, Horeau, Bourdois de la Motte. L’empe- reur Alexandre envoya son premier médecin ; il fit lui-même de fréquentes visites à l’illustre malade. Ïl était dans le parc de la Malmaison lorsqu'elle expira, le 29 mai 1814, dans les bras de ses enfants et de quelques amis qui lui étaient restés fidèles.

Quelques moments avant sa mort, on lui enten- dit prononcer par intervalle et pour toutes paroles : « L'île d’Elbe! Napoléon !.… » Depuis longtemps elle ne vivait qu'en lui; il eut aussi sa dernière pensée. Elle mourait à cinquante ans, juste un mois après que Napoléon avait quitié le sol de la France.

Bonpland, témoin de cette scène de deuil, en con- serva dans son âme la plus vive impression; il versa des larmes non sur sa fortune brisée, mais sur la

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LS: : PRE mort prématurée de cette princesse, qui encoura- geait ses travaux de sa haute protection et de ses suffrages. Quarante ans après, Bonpland ne pou- vait contenir son émotion quand il montrait à ses amis un portrait en miniature entouré de diamants, que l’Impératrice lui avait donné comme dernier souvenir.

Avec Joséphine, la Malmaison perdit l'éclat et la vie : la décadence fut aussi prompte que la créa- tion avait été rapide et merveilleuse.

Bonpland eut le regret de voir se flétrir sous ses yeux le fruit de tant de soins intelligents, de tant de dépenses et de travaux multipliés.

En quelques mois, le pare était devenu mécon- naissable : les arbustes rares qu'on y admirait à chaque pas avaient déjà disparu; à la place d’un bosquet touffu de rhododendrons, une large fosse envahie par les mauvaises herbes ; au lieu des bril- lants massifs de fleurs, du chiendent, de hautes luzernes, des eaux vertes et croupissantes, exhalant partout une odeur infecte.

Déjà le séjour de la France avait perdu tous ses charmes pour Bonpland. 5

Quelques démêlés avec les exécuteurs testamen- taires de Joséphine le déterminèrent à presser le moment de son départ pour l'Amérique méridionale.

CHAPITRE IV.

Retour en Amérique.

Bonpland avait toujours aimé à se reporter vers le passé, vers ces temps il parcourait les riches provinces de la Nouvelle-Espagne. Alors il lui pa- raissait qu'il lui restait beaucoup à faire pour rem- plir le programme qu'il s'était tracé; il sentait que la botanique surtout offrait beaucoup de lacunes à combler. Il voulait, disait-il, aux plantes équinoxia- les ajouter celles qui embellissent la zone tempé- rée, que Commerson avait observée légèrement. M. Rivadavia, qui se trouvait alors à Paris, l’enga- gea à partir. Bonpland s’embarqua sur un navire qui devait appareiller pour le Rio de la Plata, et

pond Ce us après une traversée heureuse il arriva à Buenos- Ayres à la fin de 1816.

Don Bernardino Rivadavia y était envoyé en qualité d'agent confidentiel du gouvernement de Buenos-Ayres ; il cherchait par tous les moyens en son pouvoir à engager tous les hommes de mé- rite qu'il rencontrait sur son chemin à se rendre à Buenos-Ayres ; il leur dépeignait cette ville comme un Eldorado, ils devaient trouver la fortune et un bien-être que l’Europe ne leur offrait plus au milieu du désordre des convulsions politiques. C'est ainsi qu'il séduisit Bonpland, aussi bien que MM. Mora et de Angelis.— La déception pour ces Messieurs fut complète, et aucune des promesses qui leur avaient été faites ne se réalisa. Bonpland demanda au travail les moyens de vivre; il exerça la médecine, mais ne sut jamais se faire payer ses honoraires ; il essaya aussi un peu d’agriculture, mais sans succès, faute de capitaux ; il se fit même distillateur, horticulteur, jusqu'au moment il se rendit dans la province de Corrientes et dans celle des Missions.

M. de Angelis, Napolitain appartenant à une famille distinguée, se fit publiciste, imprimeur, instituteur. C'était un homme érudit : il avait été l’un des précepteurs des fils du roi de Naples,

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Joachim Murat, et avait accompagné S. M. la reine Caroline dans son voyage de Naples à Trieste, lorsqu’elle dut abandonner son palais et son auto- rité. Rien ne lui réussit.

M. Joaquim Mora, Espagnol, homme très-distin- gué, avocat de profession, fut mieux avisé : après avoir résidé à Buenos-Ayres pendant deux années environ, et y avoir publié le journal /a Chronique avec la collaboration de M. de Angelis et des deux frères Varela (Juan Cruz et Florencio), il partit pour le Chili, passa au Pérou et rentra en Espagne, il a joué un rôle important comme publhiiste et comme député aux Gortès.

M. Rivadavia, à son retour à babnoésAyrés, de- “vint ministre, président de la République Argen- tine, séduisit son pays par des théories eura- péennes d'ordre, de bonne administration; mais ces réformes étaient prématurées; le novateur, voulut improviser un État européen chez un peu- ple qu’il ne connaissait que peu ou point,et qui était lui-même très-ignorant en de semblables matières. Enfin, Rivadavia était impérieux par caractère, dur dans le commandement, vain, d’un pouvoir et d’une influence qui ne s’étendaient pas au-delà de la province de Buenos-Ayres; de ces causes diverses, il résulta que le gouvernement du président n’eut

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pas de durée, qu'il fut la victime d’un parti qui le renversa sans presque rencontrer d'opposition. Cette révolution a contribué à préparer le règne de Juan Manuel Rosas, dont le souvenir ne s’effacera jamais de la mémoire des provinces Argentines.

Notre illustre naturaliste se trouvait done de nouveau sur ce continent américain, théâtre de ses premiers travaux et de ses premiers succès : il fut reçu et accueilli à Buenos-Ayres par tout ce qu'il y avait d'hommes distingués et intelligents. Sans retard, il se mit à parcourir la province pour se livrer à l'étude de la botanique ; mais il ne put le faire que dans un rayon très-étroit. L’agitation ré- volutionnaire du pays n’était pas favorable aux re- cherches et aux travaux pacifiques des savants, car Bonpland arrivait dans le bassin de la Plata au début même de cette fermentation politique dont les désordres se sont accrus et multipliés depuis et ont découragé l'immigration européenne, sollicitée d’ailleurs par la séduction du elimat.

En 1817, l'indépendance des provinces du Rio de la Plata, proclamée par le congrès de Tucu- man, avait beaucoup d'obstacles à surmonter et des ennemis puissants à combattre. Artigas (1)

(1) Artigas s’est rendu fameux par des crimes qu'aujourd'hui l’on cherche à pallier, en le proclamant le patriote par excellence, -

mn Tone maintenait dans la république orientale de FUru- guay une anarchie qui se propageait aussi dans les provinces de l'Entre-Rios et de Corrientes ; le dictateur Francia gouvernait despotiquement le Paraguay et empêchait toute communication avec l'étranger ; San-Martin organisait une armée pour aller délivrer le Chili; l'épée de Bolivar n’a- vait pas encore assuré l’indépendance de la Co- lombie; enfin, le haut et le bas Pérou étaient

*

maintenus sous la domination espagnole, dont les

armées occupaient les points principaux de ces colonies. Partout on marchait sur un volcan; par- tout il y avait danger à voyager sur l'immense étendue du continent américain.

Bonpland, ainsi contrarié dans ses projets, et obligé de séjourner à Buenos-Ayres, accepta d’abord l'offre que lui fit le gouvernement de la chaire de pathologie interne à la Faculté de médecine; mais,

L'histoire ne peut l'absoudre; les malheureux Espagnols sont pour appuyer les accusations portées contre son administration, sa personne et ses agents.

C’est en vain que les gouvernements s’évertuent à donner son nom à un village formé sur la frontière, aux bords du Yaguaron, ainsi qu’à une place située entre la ville et le Cordon, à Montevi- deo; en vain on a décrété qu'une statue lui sera élevée sur cette même place; rien ne peut empècher qu’Artigas ne_soit cité au nombre des hommes qui <e sont fait hair pour leurs exactions, et qu’il serait bien plus sage de chercher à faire oublier.

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bientôt entraîné par l’amour de ses études de pré- dilection, 1 abandonna sa place, prit son essor, et s’en alla fonder un établissement agricole et conti- nuer ses travaux scientifiques dans la province de Corrientes, sur le territoire des anciennes missions des Jésuites (1), entre les fleuves de l’Uruguay et du Parana; il trouvait au milieu de ce désert la soli- tude, le calme et le recueillement, seuls objets de ses désirs.

Ce n’était pas que d’une manière constante des souvenirs d'Europe ne vinssent lui rappeler ses amis, satisfaire un juste amour-propre et raviver les étincelles d’une ambition que la chute de Napoléon semble avoir à jamais étouffée. C’est à cette époque que se place une charmante lettre d'A. de Humboldt à son vieil ami, qui était toujours présent à son affectueux souvenir. Cette lettre a de plus l'intérêt de contenir le récit détaillé de l'élection de Bonpland à l’Institut : s

« Paris, 28 janvier 1818.

« Je profite, mon cher et excellent ami, du départ de M. Thonnin pour te donner de nouveau signe de vie, et te renouveler l'expression de mon cons-

(1) Voir Arpenpice. Note sur les Missions.

tant et affectueux attachement. Je t'ai écrit déjà cette même semaine par la voie de M. Charles de’ Vismes.…. Hélas! mon cher ami, toutes les personnes autour de moi, MM. Delille, Lafon, Delpech, ont des lettres de toi, dans lesquelles tu leur parles de ta situation et de ton bonheur domestique, et moi, - depuis ton départ jusqu'aujourd’hui, je n’ai eu que ce seul petit billet qu'a porté M. Alvarez. C'était une simple lettre d'introduction qui ne dit pas un mot de ce qui m'intéresse si vivement, de tes tra- vaux, de ton contentement, de la considération dont tu jouis à si justes titres. Ceci n’est pas un repro- che, mon excellent ami; cette lettre unique m’an- nonce même que tu m'en as écrit d’autres.

« L'idée ne me vient pas que tu pourrais m’ou- _blier; mais c’est une privation pour moi que de ne pas avoir de tes lettres. M. Thonnin veut bien se charger de la lettre de ta nomination à l’Académie des sciences comme correspondant. À cette énorme distance, tu y mettras peut-être quelque prix. Tu Pas emporté dès le premier tour de scrutin sur M. Smith, ce qui n’était pas facile à cause de la sotte question d'âge, si importante pour les vieux académiciens. Premier tour de scrutin, M. Bon- pland, vingt-quatre voix; M. Smith, vingt et une. Second tour, majorité absolue pour M. Bonpland,

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Je crois quarante. Les personnes qui nous ont le ‘plus soutenu dans cette lutte honorable sont : Arago, Gay, Thénard, Chaptal, MM. Laplace, Bertholet. Les botanistes penchaient, comme tou- jours, pour M. Smith. M. Laplace a parlé de ton mérite avec beaucoup de chaleur, ce qui a produit d'autant plus d’effet qu’il y a généralement beau- coup d'économie de chaleur dans ce noble pair. Mais je te parle trop longuement d’une Académie ; ce n’est pas un objet bien imposant, lorsqu'on a comme toi le bonheur d’être environné de la nature majestueusé des tropiques.

« de te conjure, mon cher Bonpland, de nous en- voyer les plantes que tu nous as promises pour les Nova genera, et qui ont été placées dans tes caisses, même contre ta volonté; tu sens combien elles nous manquent, et nous espérions que tu les enverrais dès ton arrivée à Buenos-Ayres. Tu peux adresser ces plantes ou à Londres, à mon frère, ministre de Prusse, à M. Pank, ou à moi, à Paris, ou au président de l’Institut. Je mets beaucoup de prix à cette prière. Adieu, mon cher et ancien ami. Pré- sente les expressions affectueuses de mon souvenir et mes respects à madame B... Kunth me charge de mille choses pour toi. Je te renouvelle ma ten- dre amitié. | À. DE HuMBOLDT. »

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Là, sous la protection de son ami M. Ferré, gou- verneur du pays, Bonpland faisait des excursions scientifiques et s’occupait surtout de grande culture. L’essor de l'établissement qu'il avait fondé donna bien vite à cette province une vie commerciale qui, depuis longues années, lui était inconnue. Toutefois, les commencements furent très - pénibles ; mais Bonpland était déjà parvenu à vaincre les premières difficultés qui entravent toujours les entreprises de celte nature, quand le caractère ombrageux du docteur Francia, gouverneur du Paraguay, s’alarma de ses progrès pacifiques. D’absurdes soupçons s’é- levèrent dans l'esprit du dictateur ; comme tous les pouvoirs despotiques, cet étrange personnage, qui exerça jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatre ans une dictature absolue de trente années, soupcon- nait partout la trahison ; il vit dans le naturaliste un espion et craignit que, sous prétexte de bota- nique, Bonpland ne vint le surveiller; de plus, il redoutait pour le commerce du Paraguay le tort que pouvait lui occasionner la culture de l'herbe maté, entreprise d’après un système nouveau (1). Enfin il supposait que Bonpland faisait cause com- mune avec Ramirez, son ennemi. Bien que léta-

(4) Voir APPENDICE. Note sur le male.

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blissement du colon français à Santa-Anna fût situé sur la rive orientale du Rio Parana, par consé- quent dans une province séparée du Paraguay par une très-large rivière, le dictateur résolut de dé- truire l’exploitation et de faire enlever le propriétaire. M. Reugger, qui vit Francia le 28 décembre 1821, raconte ainsi sa conversation avec le dictateur (1):

« Le dictateur me dit que M. Bonpland était son prisonnier depuis quelques j Jours. « M. Bon- pland, ajouta-t-il, avait formé un établissement pour la préparation de l'herbe du Paraguay avec les Indiens, qui lors du passage d’ Artigas étaient restés dans les missions détruites d'Entre-Rios. Voulant établir des relations avec moi, il est venu deux fois sur la rive gauche du Parana, vis-à-vis d'Ytapua, afin de me faire remettre des dépêches du chef de ces Indiens; mais ces dépêches étaient écrites de sa propre main. Je n’ai pu souffrir qu'on préparât de l'herbe dans ces contrées qui nous appartiennent; il en serail résulté trop de tort pour le commerce du Paraguay... Je cher- chaï à justifier ce célèbre voyageur; mais le dicta- teur m'imposa silence et ajouta d’un ton irrité :

- Enfin, j'ai trouvé parmi les papiers de M. Bon-

(1) Essai hislorique sur ta révolution er Paraguay, par MM. Reugger et Laruns: Pare 1827, p. 115.

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OO pland deux lettres, l’une de Pamirez, l'autre de son lieuteuant Garcia, qui commande à la Baxada; toutes deux m'ont démontré ce que je soupçon- nais déjà, que cet établissement n’était formé que pour faciliter une invasion dans le Paraguay. »

À ce roman de la mauvaise foi et d’une hypo- condrie soupçonneuse, il faut opposer le tableau de la réalité, telle que les récits de Bonpland l'ont mille fois retracée.

Bonpland avait eu en effet la loyauté naïve d’é- crire à Francia, pour lui dire qu'il occupait un territoire situé entre le Paraguay et la République Argentine, et même de lui exposer tout au long ses projets et ses plans pour la culture de la yerba qui produit le maté. Il allait souvent se promener à cheval sur les bords du Parana; là, il s’asseyait et rêvait : à quoi? au Paraguay, à sa végétation gi- gantesque, à ses richesses naturelles, à celles que l'industrie pourrait en faire sortir, créant par la pensée une foule d'établissements qui n'existent pas; et son unagination aidant sa philanthropie, il rêvait et rêvait des heures entières. Une après-midi de l'été de 1821, qu'il était plongé dans une de ces rèveries, il en fut tiré par le bruit d’un canot qui descendait le fleuve devant l'endroit même il était assis ; au lieu de le laisser s'éloigner, Bonpland

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eut l’imprudence bien naturelle de se lever, de s'approcher du fleuve en faisant des signaux aux hommes qui étaient dans l’embarcation. Après quel- ques moments d’hésitation, le canot changeant de direction vint jusqu’à portée de la voix, demander ce que l’on voulait, ce que l’on souhaitait. L’officier s’adressant à M. Bonpland, lui demanda ce qu'il désirait ; notre compatriote lui demanda s'il connaissait don Juan Tomas Ysasi, grand ami du dictateur suprême, et qui était au Paraguay avec deux navires; ces deux navires devaient quitter le Paraguay chargés d'herbe maté, de tabac et de cuirs. Cette simple marque d'intérêt pour Ysasi valut à ce dernier quatre années de détention. L’officier répondit à Bonpland que dans huit jours il lui apporterait la réponse; le jour venu, c’é- tait un vendredi, Bonpland monta à cheval suivi de son majordome et d’un domestique. À peine était-il sur le bord du Parana, qu'il vit veuir le canot, monté par le même officier, qui cria à Bonpland : « Le dictateur suprême vous fait dire de vous en retourner à votre maison. »M. Bonpland, son majordome et son domestique, effrayés du ton dont cet ordre leur avait été intimé, gardèrent un pro- fond secret sur cette entrevue de Bonpland avec l'oflicier paraguayo. Bonpland, ne comprenant pas

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ou ne voulant pas comprendre la menace contenue dans la réponse apportée par l'officier, ne prit aucune précaution. Les choses suivirent comme au- paravant; mais une catastrophe terrible vint donner une cruelle traduction des simples paroles de l’en- voyé de Francia.

Le 3 décembre 1821, quatre cents soldats en- viron du Paraguay tombèrent à l’improviste sur l'établissement de Santa-Anna, vers onze heures du matin. Notre compatriote était occupé à soi- gner des mules blessées, quand son attention fut détournée par les cris des ouvriers indiens, que la douceur du caractère de Bonpland et les avantages d’une civilisation naissante avaient attirés en foule auprès de lui; les assaillants massacraient une par- tie de ses serviteurs, et emmenaient les autres pri- sonniers. Bonpland, qui avec un grand sang froid avait donné l’ordre de n’opposer aucune résistance, n’en fut pas moins blessé à la tête d’un coup de sabre; puis les fers aux pieds, garrotté comme un assassin, 1l fut entraîné jusqu'aux embarcations qui avaient apporté les troupes du dictateur, et con- duit sous bonne escorte à Itapua; enfin, il fut in- terné avec ordre de ne pas s’éloigner de plus d’une lieue de l'habitation qui lui fut assignée. Un trait de caractère qu'il ne faut pas manquer de signaler

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à l'attention, c’est que le prisonnier, blessé lui- même, ne songea tout le long de la route qu’à panser et à soigner les soldats qui avaient été bles- sés en faisant cette sauvage attaque contre sa vie et sa propriété. Après le départ de Bonpland, son établissement agricole fut complètement dévasté, ruiné, réduit en cendres.

M. Roguin, négociant de Buenos-Ayres, ami

time de Bonpland, qui s’est trouvé près du lieu de la catastrophe, m'a raconté cet événement de la manière suivante :

« Depuis longtemps, Bonpland me pressait de prendre un intérêt dans son établissement agri- cole; J'hésitai, je lui répondais d’une manière éva- sive : Je n'avais pas confiance dans l'administra- uon de ses affaires. Néanmoins, je finis par lui promettre de m'associer à lui, soit par une avance de fonds, soit par une participation au travail qui lui convenait mieux; mais j'y mis pour condition que je visiterais l dtublissttriont its me décider. A cet effet, ; je paris de Corrientes, ] avais une succursale de ma maison de commerce de Buenos- Ayres, et j'arrivaisur le territoire des Missions juste au moment de l'invasion de Santa-Anna par les émissaires de Francia. Je passai un jour et une nuit sur les bords de la dernière rivière que J'avais

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à traverser. J'y rencontrai deux charrettes à bœuf chargées d'herbe qui venaient d’y arriver, et qui se dirigeaient sur Corrientes ; elles étaient accompa- gnées de quelques hommes qui arrivaient égale- ment des yerbales (1). Grâce à un violent orage qui fit de la rivière un torrent infranchissable, nous échappèmes tous à une bande de soldats para- guayos, qui avaient enlevé Bonpland et tué une partie de ses serviteurs. Ils s’approchèrent plu- sieurs fois de la rivière, mais pas plus que nous ils ne purent la traverser.

« Le lendemain, nous aperçümes plusieurs hommes à pied; c'était pour le pays une singularité qui appela notre attention. Nous leur fimes des signaux auxquels ils répondirent; et peu après, nous les vimes se jeter à la nage; quand ils furent arrivés sur le rivage nous étions campés, nous reconnûmes des hommes qui appartenaient à l'éta- blissement de Bonpland. Ils nous racontèrent qu'ils avaient échappé miraculeusement au massacre dont leurs malheureux camarades avaient été victimes ; ils avaient gagné les bois, s’y étaient enfoncés, se nourrissant de racines depuis plusieurs jours. Leur narration terminée, et leurs forces une fois répa-

(1) On désigne sous le nom de yerbales les terrains l’on cultive la yerba, herbe à malé.

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rées, je donnai l’ordre de monter à cheval, et accompagnant les deux charrettes qui avaient été sauvées également, nous renträmes dans la pro- vince de Corrientes, la nouvelle du désastre subi par M. Aimé Bonpland et de l'incendie de son établissement excita un regret profond : c'était une calamité publique. En effet, depuis l’arrivée de Bonpland aux Missions, la province de Corrientes avait reçu une vie nouvelle; la culture et le com- mérce y avaient pris un essor, une activité qu’on ne connaissait pas depuis longues années; aussi, les habitants avaient afflué avec enthousiasme, parce qu'ils faisaient à Santa-Anna des échanges variés et lucratifs. »

CHAPITRE V.

Captivité de Bonpland dans le Paraguay.

+

Le dictateur Don sans dédommager Bon- pland des pertes essuyées lors de son enlèvement de Santa-Anna, lui avait assigné pour demeure, sur le territoire des Missions espagnoles, une colline qui formait le petit domaine de Cerrito, entre Santa-Maria et Santa-Rosa. Toujours infatigable, Bonpland s’y livra à l’agriculture, dont les produits suffisaient à peine à le faire vivre; il manquait d’ailleurs de tout ce que l'habitude rend si néces- saire à un Européen, Il n'avait d'autre société que celle des Indiens, car il lui était défendu d'écrire sous peine de mort, et l'ordre fut si strictement exécuté, que dix ans après, quand il quitta le

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Paraguay, il eut quelque peine à reprendre l'usage de sa langue maternelle.

Privé de la liberté, dépouillé de ses biens, dénué de moyens d’existence, et condamné tout à fait au silence, Bonpland puisa dans son énergie morale des consolations et trouva même le courage de rire des bizarreries de la fortune. Il comparait les jours de splendeur et de luxe passés à la cour de l’impé- ratrice Joséphine avec son dénûment et sa solitude sous le joug étroit d’un tyran obscur du Paraguay. Résigné à son sort, il se jeta de tout cœur dans l'étude ; la nature lui était un trésor toujours ou- vert ; il se mit à observer les productions naturelles du petit espace qui lui était assigné pour prison. Il n’est pas sans intérêt de l’entendre lui-même raconter les mille occupations qui laidèrent à passer, sans trop de privations, les longues années de sa captivité; c’est une preuve nouvelle des ressources infinies de cette activité française que les obstacles excitent, au lieu de la rebuter.

« J'ai mené, disait-il, une vie aussi heureuse que peut la passer un homme qui se trouve privé de toute relation avec sa patrie, sa famille et ses amis. L'exercice de la médecine me servait de moyen d'existence ; mes services me firent bientôt aimer et respecter des habitants, qui saluaient avec

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respect le Français qu'ils voyaient les pieds nus, vêtu comme un créole, d’une chemise flottante et d'un calzoncillo, aller visiter leurs malades, leur portant le courage et la santé. Comme mes malades ne m'occupaient pas constamment, je m’adonnais avec passion à l’agriculture, qui a toujours eu pour moi tant d’attrait, et à laquelle j’essayais d'appliquer les méthodes perfectionnées et plus rationnelles de l'Europe. La médecine me conduisit à la pharma- cie: je préparai les médicaments ; je composai et je distillai des sirops; j’allai même jusqu’à confec- tionver des gâteaux dont les habitants étaient très- friands ; quand j'en avais préparé une bonne pro- vision, je partais, tous les huit jours, dulieu de ma résidence pour Itapua, accompagné d’un carquero (cheval de charge, de bât); arrivé dans cette petite ville, je louais une chambre et j'y étalais ma mar- chandise. J’établis de même une fabrique d’eau-de- vie et de liqueurs ; enfin, j'eus encore un atelier de charpentier, une scierie, qui non seulement servirent à l'exploitation de mon domaine, mais encore me procurèrent quelques ressources pécuniaires. » Bonpland, ayant entendu parler d'une mine de mercure située à quelque distance du heu il était continé, osa s’absenter pour y aller, sans en donner connaissance à âme qui vive; il y resta

ne. es deux jours et en revint avec bonheur, mais il disait plus tard, en rappelant cette escapade scientifique : « Quelle folie! quelle imprudence! si j'avais été rencontré et dénoncé, Francia m'aurait fait cer- tainement pendre ou poignarder ! »

Par un singulier jeu de la fortune, pendant que son compagnon bien-aimé se trouvait réduit à faire ressource de tout en pleine barbarie, le baron À. de Humboldt, au comble de la faveur, ami intime du roi de Prusse, objet des attentions du czar de Russie, après avoir figuré en 1818 au congrès d’Aix-la-Chapelle, était accueilli à Paris par la So- ciété de géographie, qui, dès son début, s’honorait de l’élire pour président. |

La main de fer du dictateur suprême retint le pauvre savant dans une captivité de dix années. Privé de ses livres, ses fidèles amis, Bonpland se trouvait dépouillé de tout ce qui pouvait adoucir sa misère, et faire pénétrer quelques rares occasions de lui procurer les plaisirs du cœur et de l'esprit. Enfermé comme il était dans un rayon de quelques kilomètres, Bonpland s’arma d’une résignation ad- mirable, et ne demanda jamais rien à son bourreau ; sa noble attitude fut sans influence sur son farouche geôlier: il se fatigua de le harceler et le tour- menter sans succès, mais 1l ne s’adoucit jamais.

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Pendant sa détention, Bonpland ne sortit pas de Santa-Maria et ne vit pas une fois le Su- préme: c’était le dernier titre que Francia avait adopté. Par une juste loi de la Providence, la maladie n'épargne pas les maîtres, même les plus absolus : Francia, très-sensible à toutes les varia- tions atmosphériques, était sujet à des attaques de névralgie, qui transformaient son hypocondrie ha- bituelle en une véritable folie; et pendant quil en souffrait, trois fois il fit partir un courrier pour réclamer les soins de Bonpland et l’amener à la capitale du Paraguay, Assomption; trois fois il ré- voqua l’ordre et fit rappeler ses courriers.

La terreur qu’inspirait le dictateur suprême était telle: que j'ai su, par le capitaine d'un navire français qui accompagnait don Thomas Ysasi, que cette autre victime de Francia, à son retour du Pa- raguay, il avait été détenu sept années, pendant les premiers jours de son retour à Buenos-Ayres, ne parlait du maître qu'avec le plus profond res- pect; lorsqu'il était coiffé de son chapeau, il avait grand soin de l’ôter et regardait autour de lui avec défiance, avant de répondre à la moindre question. Il se relàcha peu à peu de ces manifestations co- miques, et, à la fin, il ne tarissait pas en malé- dictions contre son cruel enuemi. Il ne lui par-

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donnait pas d’avoir été contraint de se jeter à genoux, le front dans la poussière, au moment il fut surpris dans la rue, toutes les portes des maisons fermées, un jour que le dictateur passait avec ses familiers ; le maître allait se promener, et il avait été décrété que toute personne qui se trou- verait sur son passage devait se retourner les bras croisés derrière le dos, ou bien se jeter à genoux, tête baissée. |

Bonpland, même après son retour, resta toujours sous l'impression de cette longue frayeur; il gardait un silence absolu sur les actes arbitraires du dicta- teur. Pendant bien longtemps, il suffisait de pro- noncer soudain le nom de Francia pour que Bon- pland en fût frappé et troublé : alors il se levait avec une expression d'effroi, et s’il finissait par rire de son épouvante, ce n’était jamais que du bout des lèvres. Il ne voulait pas, disait-il, irriter Francia contre les malheureux étrangers qui étaient encore ses prisonniers ; il n’ignorait pas que l’om- brageux vieillard s’était plaint amèrement de l’ou- vrage qu'avaient publié les docteurs Rengger et Longchamp, lors de leur retour en Suisse, après plusieurs années passées au Paraguay. Ces deux étrangers, traitant avec une juste sévérité le Louis XI américain, Francia disait à cette ocasion : « Quelle

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ingratitude de la part de deux hommes que j'ai traités avec une bonté, une bienveillance particu- lières le»

Il faut dire qu’en effet ces deux voyageurs ne re- prochaient pas au dictateur d’avoir usé de violence à leur égard : il leur avait permis d'aller dans la campagne, de s'occuper de botanique, de méde- cine, etc., etc. Ne les avoir ni emprisonnés, ni maltraités, c'était de sa part une grande faveur. Ces Messieurs avaient même rapporté de leur pas- sage dans le Paraguay une collection importante d'échantillons naturels de tous les règnes.

Du reste, au rebours de la plupart des aventu- riers, Francia, sauf sa manie de passer pour un second Napoléon, se sentant protégé par la dis- tance et les obstacles naturels, s’inquiétait assez peu de l'opinion de l’Europe; il ne demandait qu'à lui rester étranger et inconnu; en voici comme preuve une petite anecdote peu répandue :

Le fils aîné du collecteur général de la douane de la province de Gorrientes s'était fait, de son motu proprio, Vagent officieux du dictateur ; il lui envoyait les objets, les marchandises, les livres qu’il croyait pouvoir lui convenir; tout cela se fai- sait sans correspondance d'aucune nature, Francia n’écrivant jamais, et, les factures reçues, n’en-

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voyant en retour, pour en acquitter le montant, que du maté, du tabac ou des cuirs tannés, d’après l'appréciation arbitraire qu’il faisait des choses.

Dans l’un des envois faits au Suprême se trouva un exemplaire du bel atlas de M. le comte de Las Cases, connu sous le nom de Le Sage, mais un exemplaire tronqué d’une édition contrefaite, dans les notes marginales duquel, à la carte du Para- guay, on annonçait « que le marquis Guarani avait été envoyé en Europe en Espagne et en Por- tugal par le dictateur suprême du Paraguay, afin d'ouvrir des négociations avec ces deux royau- mes. Francia, au lieu d’être flatté de ce men- songe, en fut si blessé, qu'il se borna à écrire en marge : que patrana! « quel conte! » puis il renvoya l’atlas à son agent, qui chercha long- temps la raison de ce renvoi.

Les soupçons de Francia fermant le Paraguay aux Européens, Bonpland eut peu de distractions dans son exil; ce fut done un événement heureux lorsqu'il apprit l’arrivée d’un compatriote, Alcide d'Orbigny, qui avait entrepris l'exploration: de l'Amérique méridionale. Le jeune voyageur, alors âgé de vingt-cinq ans, avait été élevé sur les bords de la mer, à La Rochelle, comme M. Bonpland; il'avait aussi passé son eufance à étudier les pro-

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ductions marines : autant de liens entre ces deux hommes éminents. Alcide d’Orbigny, après avoir visité le Brésil, avait gagné le Rio de la Plata, suivi le Parana et remonté ce fleuve.

Il consacra quatorze mois à visiter les rives du Parana, avant d'exploiter longuement les pampas | qui entourent la République Argentine, plaines sans intérêt pour les agriculteurs, mais curieuses pour les géologues, paroe qu’elles contiennent en abondance des débris de quadrupèdes fossiles.

C’est de ce voyage que d’Orbigny rapporta un nombre immense d'êtres nouveaux, et les maté- riaux qu’il mit treize ans à coordonner avant de publier les neuf volumes de son admirable Voyage dans l'Amérique méridionale (Paris, 1834-1847). Descriptions de la vie intime chez les peuplades sauvages, récits des courses au milieu de forèts vierges, sur des fleuves inconnus, dangers inouïs affrontés par le voyageur, tout rappelle et renou- velle ces vives émotions dont Bonpland etHumboldt avaient présenté, vingt ss tôt, la première peinture. Les obser étaient la par- tie la plus neuve du beau travail d’Alcide d'Orbigny.

L’enlèvement de Bonpland s'était opéré aveo une telle rapidité, qu'il s'était passé près d’une année avant que la nouvelle en fût parvenue en Europe.

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Dès qu’on lapprit, il s’éleva de tout le monde sa- vant un cri d'intérêt en faveur du naturaliste dont, à ce moment même, on lisait les ouvrages avec un si vif intérêt. Mais comment aller au secours d’un prisonnier dans un pays la civilisation est en- core dans son enfance, et avec lequel les communi- cations sont si rares et si difficiles ?

Il est aisé de concevoir, d’après le caractère bien connu de M. Humboldt, que de. soins, que de mouvements il dut se donner pour secourir un ami, presque un frère. Dès qu’elle fut connue, cette infortune eut le pouvoir de remuer tous les gou- vernements de l’ancien et du nouveau monde en faveur du naturaliste français.

Humboldt intéressa à cette affaire le ‘savant botaniste Mirbel, qui était alors employé auprès du duc de Cazes, qui était ministre de l'intérieur. Humboldt écrivit lui-même une lettre au dictateur Francia, en lui envoyant les ouvrages que lui et M. Bonpland avaient publiés.

Pour arracher Bonpland du Paraguay, M. Grand- _sire, qui l'avait connu à Buenos-Ayres, voulut y pénétrer par la province de Corrientes ; c’était une mauvaise voie, car elle était interdite par le dicta- teur. M. le vicomte de Châteaubriand, qui était alors ministre des affaires étrangères en France, le

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recommanda à M. Grandsire par l'intermédiaire du consul général de France à Rio de Janeiro.

M. Grandsire arriva au Brésil en mars 1824: il passa par M id le gouverneur brésilien, le général Lecor, qui était bien disposé pour MM. de Humboldt et Bonpland. C’est de qu'il partit pour se rendre au Paraguay.

Pendant l’espace de trois semaines, à Itapua et à Curitiba, Grandsire fit tous ses efforts pour dé- livrer Bonpland, et avec lui soixante personnes. Le grand-seigneur du Paraguay, le docteur Francia, qui était alors âgé de soixante-deux ans, mais ex- trêmement actif, peu confiant et très-irritable, em- pêcha toute communication. Le pays n’était alors accessible qu'aux sujets de l'empereur du Brésil, et tous les voyageurs qui passaient par Corrientes étaient suspects. Toutes les nouvelles que l'on pou- vait avoir de Bonpland étaient données par un par- ticulier qui vivait près de lui et qui le visitait tous les jours. Celui-ci dit à ses amis que Bonpland se trouvait bien, qu’il exerçait la médecine, faisait de l'eau-de-vie avec du miel, dressait des ta- bleaux statistiques des productions du Paraguay, et que surtout, tous les jours, il augmentait son herbier.

Le gouvernement anglais s'employa aussi à tirer

il fut reçu amical t par

= 6 M. Bonpland de captivité; mais il eut les mêmes chances que les autres, malgré toutes les instances que Canning avait faites par l'intermédiaire. de M. Parish, chargé d’affaires d'Angleterre auprès de la République de Buenos-Ayres.

En vain l’empereur du Brésil, don Pedro L, avait fait les premières. réclamations, répétées au nom de la France par M. de Châteaubriand, au nom de l'Institut par Grandsire. Ces démarches ne SEL VI- rent qu'à rendre plus étroite la surveillance dont Bonpland était l'objet : un homme qui éveillait un intérêt si vif et si général ne pouvait manquer d'être dangereux.

Francia ne se rendit donc à aucune des vives et des nombreuses sollicitations faites auprès de lui par les gouvernements de France, d'Angleterre et du Brésil, enfin par plusieurs Français établis sur les divers points d'Amérique. La méfiance de Francia contre notre nation était alors à son com- ble : le projet de donner en souveraineté au duc de Lucques l’ancienne vice-royauté de Buenos-Ayres l'avait déjà indisposé contre nous, et la guerre d’Es- pagne, en 1893, vint l'irriter encore plus.

L'intervention la plus active, et peut-être la plus eflicace, fut celle de Bolivar, dont l'abdication gé- néreuse, en, 1895, avait grandi la gloire et l’auto-

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rité. Bonpland était un ami de Bolivar: il Pavait connu presque enfant dans sa famille, ators que ses excursions avec Humboldt les avait amenés à Car- racas. Quand Bolivar, attristé par l'oppression de la Colombie, avait parcouru l’Europe, Bonpland l’a- vait reçu chez lui, à Paris; Bolivar y avait résidé longtemps; c'était de la maison de Bonpland qu'il était parti pour aller briser le joug séculaire des Espagnols. Bonpland racontait dans sa vieillesse comment avait éclaté cette grande détermination tout à fait imprévue chez un homme dissipé comme semblait l'être Bolivar. Elle lui était venue soudain comme une inspiration, une révélation d'en haut. Homme de plaisir qu'il était, et homme de tous les plaisirs, Bolivar, qui avait été capable, à travers les loisirs d’une vie dissipée, d'apprendre à fond cinq langues, Bolivar devint tout à coup rangé, sérieux, studieux; puis un beau jour, de grand matin, il se présenta devant Bonpland et le fit le- ver pour lui annoncer, sous le sceau du plus grand secret, ses projets et son prochain départ. Peu de jours après cette entrevue, Simon Bolivar était parti! De pareils souvenirs ne s’effacent pas; le libérateur de la Colombie tint done à honneur de rendre son ancien hôte à la liberté. Francia ne se sentait pas de force à lutter contre le vamqueur

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d'Ayacucho; ces instances coïncidant avec celles de M. de Mendeville, consul général de France dans la Plata, la mise en liberté de Bonpland fut promise; mais elle n’était pas encore accordée. La forme même en fut étrange.

Le 12 mai 1829, le délégué de Santiago intima à M. Bonpland, de la part du directeur suprême, l'ordre de se retirer du Paraguay (4). Ainsi Fran- cia, de même qu’il l’avait enlevé sept ans aupara- vant, le renvoie sans aucun motif apparent, sans explication aucune. Bonpland cherche la cause de de ce changement ; il ne la trouve pas et renonce à la trouver; d’ailleurs les ordres du Suprême sont péremptoires, indiscutables ; rien au monde ne peut les modifier. On lui laisse à peine le temps nécessaire pour recueillir le peu qui lui a tant coûté à acquérir, la modeste fortune qui lui a demandé tant de soins à créer. À un ordre absolu, il n’y a de réponse qu’une obéissance passive: c’est à quoi Bonpland se résigne fort sagement. Propriétés, meubles, ustensiles, outils, instruments ara- toires, etc., il donne tout, il fait abandon de tout pour repasser le Parana, que sept ans auparavant il avait traversé, blessé et prisonnier. Plus tard, il

(1) Voir l’APPeNDiICE. Notice sur le manuscrit Y.

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…— V) =

racontait plaisamment qu'il n’avait rapporté de son séjour au Paraguay que quelques beaux échantil- lons de haricots restés par hasard au fond d’une poche.

Le délégué de San-Yago était devenu l’ami intime de M. Bonpland, qui l'avait guéri d’une maladie très-grave et lui avait sauvé la vie; il lui était donc tout dévoué; néanmoins, il dut faire exécuter l’or- dre pour le départ de Bonpland, sans pouvoir y rien changer. Par un singulier rapprochement, c’élait ce même délégué qui commandait, en 1891, le corps de troupes envoyé pour saccager l établis- sement de Bonpland.

M. Bonpland racontait volontiers sa séparation d'avec ce tendre ami de sa captivité; elle fut des plus tristes : ils pleurèrent l’un et l’autre, et ces larmes étaient sincères et partaient du cœur. Le pauvre délégué paraguayo avait protégé son ami don Amado autant qu’il avait pu le faire, sans contre- venir au moindre des ordres du dictateur, car il y allait pour tous deux de la liberté et de la vie.

L’exil de Bonpland n'était pas encore à son terme ; arrivé à Hapua, il est arrêté de nouveau, parce que l’ordre définitif de son élargissement n’est pas encore arrivé. Dix-huit mois après, le 6 dé- cembre 1830, il est soumis à un nouvel interroga-

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toire : on revient sur l'association qu’on lui repro- che avec les Indiens de l’Entre-Rios; on insiste pour savoir s’il est l’espion du gouvernement Français ou du gouvernement Argentin ; enfin ce n’est que le 2 février 1831 que Francia lui fait permettre de passer le Parana et de se mettre en sûreté sous la protection du gouvernement impérial du Brésil, dans la bourgade de San-Borja. Il y avait donc plus de neuf ans que durait celte séquestration qui avait brisé la carrière de Bonpland et lui avait enlevé sa fortune, car dans intervalle sa pension avait été rayée du grand livre, le laissant à peu près sans ressource à l’âge de soixante ans.

Au moment même Bonpland subissait son der- nier interrogatoire, la mort lui enlevait son protec- teur le plus puissant, ce héros de patriotisme et de dévoñment auprès duquel il aurait trouvé la plus honorable hospitalité: Bolivar mourait à quarante-sept ans.

Bonpland, accueilli sur la rive gauche du Pa- rana avec un véritable enthousiasme, y fut retenu avec une insistance cordiale. Il arriva enfin à Bue- nos-Ayres après huit mois de séjour dans les dif- férentes provinces qui séparent les Missions de la capitale des provinces argentines.

La mise en liberté de Bonpland excita un en-

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thousiasme général dans l'Europe savante. Le souvenir de sa grande et périlleuse expédition des Cordillières, les circonstances de son arrestation, le lieu de sa captivité, la cruauté de son oppres- seur, tout Coricourait à donner à sa réapparition dans le monde le caractère d’une véritable résur- reclion, Avoir vécu en France, dans le palais de l'impératrice Joséphine ; avoir passé ensuite près de dix années dans un pays impénétrable aux Euro- péens ; être en situation d’instruire le monde sa- vant; pouvoir lui parler des productions du Para- guay, des habitants, de leurs mœurs, de leur gouvernement, avec la double autorité d’une intel- ligence éclairée et d’une longue expérience, c’é- taient autant de titres à l'attention et à la curio- sité publique. Louis-Philippe, qui gouvernait alors la France , employa tous les moyens pour faciliter à Bonpland sa rentrée en France ; M. de Humboldt annonça officiellement à l’Institut de France le pro- chain retour de son illustre ami, de son ancien compagnon de périls, comme un événement qui devait réjouir tous les amis de la sciencé. Mais Bonpland revenait à la liberté, préoccupé déjà d’autres vues, d’autres projets que ceux que l’on aurait pu lui supposer.

On se figure, en effet, qu'après tant de vicissi-

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tudes, tant d’ennuis, tant d’adversités, tant de maux enfin qui devaient avoir mis à bout sa patience et son abnégation, Bonpland avait hâte de céder au vif désir exprimé par tous ses amis d'Europe et même d'Amérique, de se rendre aux instances pressantes de son ancien compagnon de voyage, M. le baron de Humboldt, qui le rappelait en Europe et en France; mais il n’en fut pas ainsi : d’autres idées germèrent dans cette imagination infatigable, d’une es et ee À nat que rien ne Donrait épuiser. D fantastiques, lui firent dédaigner toutes les offres qui lui furent faites de toutes parts. Entre autres projets figure le plan d’une conspiration politique contre Francia, qu’il s'agissait de surprendre et d'enlever par un audacieux coup de main au mi- lieu même de sa capitale, le Suprême n'avait pour garde et pour défense que la terreur inspirée par son nom et le souvenir de ses cruautés. Il est probable que l’entreprise fut abandonnée faute de pouvoir trouver un bâtiment d'un assez faible ürant d’eau pour remonter le Parana. C'était d’ail- leurs une question de savoir si les Paraguayos eussent été bien aises d'échanger la tranquillité dont ils jouissaient contre l'anarchie à laquelle toute l’Améridue du Sud, sauf le Brésil, était en proie.

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Les ordres donnés par le roi Louis-Philippe, l'intérêt particulier témoigné par la reine Marie- Amélie, les instruction spéciales adressées par le ministre de la marine aux commandants des di- verses stations Bonpland devait s'arrêter, tant de préparatifs empressés furent inutiles ; sans ja- mais renier le culte de la patrie, tout en témoi- gnant la plus vive reconnaissance à ses admirateurs et à ses amis, Bonpland persista dans son projet de se fixer en Amérique.

Certainement il eût trouvé à Paris des souvenirs, des plaisirs, les jouissances les plus délicates de l'esprit et du cœur; il n’eût pas manqué d’admira- teurs empressés; mais sa passion dominante était le culte de la nature, et combien de sacrifices lui eussent coûté tous les avantages factices de la vie civilisée ! Un jour qu’il exprimait avec expansion son désir de ne jamais s'éloigner de ces parages, il disait : « Accoutumé à vivre libre, à l'ombre des arbres séculaires de l'Amérique, à entendre le chant des oiseaux, qui suspendent leurs nids au-dessus de ma tête, à m'asseoir pour voir couler à mes pieds les eaux pures d’un ruisseau; à la place de tous ces biens, que trouverais-je, dans le quartier le plus brillant, le plus aristocratique de Paris? Enfermé dans mon cabinet, je devrais travailler jour

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et nuit pour le compte d’un libraire, qui voudrait bien se charger de la publication de mes œuvres, et j'aurais pour toute compensation le plaisir de voir éclore de temps en temps une rose chétive sur ma croisée. Je perdrais ce qué j'apprécie le plus : ma société de prédilection, mes plantes, qui font mon bonheur et ma vie. Non, non, c’est ici que je dois vivre et mourir. »

Ces raisons, toutes puissantes sur l'imagination d’un naturaliste, furent celles qui prolongèrent, par une volonté libre, l'exil qui avait commencé par un acte de violence et d’arbitraire.

CHAPITRE VI.

Dernières années de Bonpland.

Pendant le séjour de Bonpland à Buenos-Ayres, les amis de la science essayèrent aussi de le retenir ; mais lés cruautés de Rosas, qui gouvernait alors cette province de la République Argentine, le forcèrent de quitter cette ville. Il se retira dans la province de Corrientes, dont le gouverneur lui offrit un asile auprès de lui. Éloigné ainsi du tumulte et des distractions des grandes villes, Bonpland s’encouragea de plus en plus dans le dédain des plaisirs que procure le monde, et dans la passion exclusive pour les charmes de la médita- tion ét la retraite, au milieu des splendeurs de la nature. Toujours heureux du présent, il'conçut le

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projet formel de se fixer dans ses chères Missions ; il voyait même le moyen de s’y créer une fortune prodigieuse. Ainsi, toutes les années de guerre, d’anarchie, de désordre et de deuil, M. Bonpland les traversa non sans péril, mais sans crainte, presque toujours voyageant, tantôt comme natu- raliste, fantôt comme savant, tantôt comme simple particulier, tantôt aussi chargé de quelque mission ou protégé par le titre d'ami du gouverneur de la province.

Ce fut dans la province d’Entre-Rios et dans celle de Santa-Fé, et plus particulièrement dans la petite ville de San-Borja, que Bonpland s’établit en compagnie du gouverneur brésilien, avec lequel il forma le projet gigantesque de fournir toutes Jes provinces brésiliennes des plantes de maté, en assez grande abondance pour fournir à bon marché la quantité d'herbe nécessaire à la subsistance de chaque famille.

Dès lors, aux amis qui lui demandaient si son intention n'était pas de retourner en Europe, de se rapatrier, il répondait en souriant que n'ayant aucune fortune, il fallait qu'il s’en fit une; qu'il ne pouvait pas retourner en France comme un petit saint Jean, c'était son expression; que dans ce but il avait pris des engagements

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avec le gouverneur des Missions brésiliennes, pour cultiver en grand les yerbales, et qu'après la liquidation il rentrerait en France, n'ayant plus besom pour vivre ni d’une pension du gou- vernement, ni du secours de ses amis. Il s’agis- sait de planter un million, un million et demi de jeunes plantes d’herbe maté, arrachées des yer- bales, à en former des pépinières pour vendre les plantes aux amateurs et consommateurs, avec un bénéfice assez beau pour les cultivateurs. Cette entreprise resta toujours à l’état de plan magnifi- que et séduisant.

San-Borja est une charmante petite ville assise sur les bords de Uruguay. Bonpland y vécut plus de vingt-cinq ans, dans une modeste retraite, à l'ombre des arbres d'Europe et des plantes indi- gènes, dont il s'était entouré avec le soin et le goût d’un arkste et d’un amant passionné de la nature. Il y jouissait d’un agréable repos, recevant avec un patriotique empressement les Européens et surtout les Français qui pénétraient jusque-là. Il exerçait la médecine, s’occupait de l’éducation des bestiaux, et surtout de l’étude assidue de l’histoire naturelle. Dans le vaste terrain qui entourait sa maison, la forêt d’orangers plantés par lui était si étendue et ‘si riche, qu’au moment de la floraison, faute de

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pouvoir èn supporter les parfums pénétrants, on était obligé de fuir San-Borja. C'était alors que Bonpland cherchait un refuge à Santa-Anna, sur le territoire de Corrientes, il avait son éstancia. Cet établissement agricole fut plus d’une fois dévasté pendant les guerres civiles, si fréquentes dans la Plata. Endurci contre toutes les surprises du sort et des hommes, Bonpland supportait ces pertes avec résignation : l’infortune pas plus que l’espé- race ne put l’arracher à ce genre de vie, qu'il avait adopté par goût, et qui satisfaisait toutes les tendances de son imagination et de son cœur. Observateur attentif de la nature, il écrit sur l’Ita-pucu, l'un des phénomènes géologiques les plus intéressants, une note que M. Demersay a jugée digne de figurer dans son étude si complète sur le Paraguay (1); il dénonce aux minéralogistes la présence probable de l'or dans la montagne de San-Miguel, d’où les traditions populaires préten- dent que lés gouverneurs des Missions en ont déjà tiré des trésors. Infatigable ami de l'humanité, il essaie tous les moyens de conjurer les effets térribles produits par les morsures des vingt espèces de serpents qui peuplent les bords de la Plata ;

(1) DemERSAY, Histoire du Paraguay, t. 1, p. 75. Paris, Ha- chette, 1860,

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mais par dessus tout amant passionné de cette splendeur la nature tropicale, il aime à y trouvêr le témoignage éloquent de la toute-puissance de Dieu, et au milieu des forêts vierges il s’écrierait volontiers, comme le vieux prédicateur espagnol : « Oh! le beau sermon que ces forêts! »

Grâce à la force de son tempérament, il put sup- porter le poids des années, et sa puissante imagi- nation se berçait elle-même dans l’espérance de pouvoir accomplir les projets gigantesques conçus par son activité infatigable. « Dans deux ou trois ans, écrivait-il un jour à l’un de ses amis de Monte- video, je pourrai m'occuper de mon jardin ; j'y veux faire encoré une grande plantation d’arbres, et quand élle sera faite, je vous souhaiterai de venir passer avec moi les derniers jours qui me restent. »

Passe encore de bâtir; mais planter à cet âge! :

Ces douces illusions d’un octogénaire font sou- rire comme les rêves dorés d’un enfant.

Ainsi l’homme ne laisse jamais le long espoir et les vastes pensées. Au milieu de cette nature primi- tive, si loin de tous les plaisirs convenus de la civilisation, de pareils rêves sont à la fois admira- blés et touchants.

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La première fois que j’eus l'honneur de voir notre illustre compatriote, c'était en 1840; j'étais alors chirurgien-major de la corvette la Perle, oceupée au blocus de Buenos-Ayres. Bonpland venait de faire environ deux cents lieues sur. une petite embarcation de guerre, pour descendre le Parana; j'observai avec une attention respectueuse ce noble représentant d’une autre époque.

Ni l’âge ni l’isolement n'avaient refroidi en lui amour pour l'étude et l’admiration de la nature. À près de soixante-dix ans, il avait conservé toute sa mémoire et la vivacité de son esprit; il était actif, aimable et gai, comme par le passé. Son ima- gination, qui avait gardé toute sa fraîcheur, embel- hssait pour lui l'avenir ; elle l’aidait à se créer ces douces illusions de bonheur qui ont toujours sou- tenu son courage’ et fait le charme de toute sa vie.

La France était l’objet de ses plus affectueux souvenirs. Tout ce qu’il avait ramassé pendant sa captivité au Paraguay, tout ce qu’il avait collec- tionné depuis, soit en herborisant, soit en allant à la recherche des cristallisations, des pétrifications et des minéraux de l'Amérique du Sud, tous ces objets d’un prix inestimable, il les tenait renfermés dans plus de vingt-cinq caisses destinées à être

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remises au consulat français pour être embarquées sur un navire de guerre et envoyées à Paris comme un certificat de vie et d'affection impérissable pour la patrie.

Ses bons rapports avec la France étaient d’ail- leurs renouvelés, à de longs intervailes, mais de façon à interrompre la prescription : la pension ac- cordée à Bonpland par Napoléon lui avait été rendue, et il venait tous les deux ans la toucher à Montevideo. En 4849, au titre de membre corres- pondant de lAcadémie des sciences et du Mu- séum, M. de Falloux, ministre de l'instruction pu- blique, ajoutait la distinction de la croix de la Légion-d’Honneur, et ravivait dans l'âme sensible du Français l'amour du pays absent; une autre fois, c’était un illustre et audacieux voyageur qui pénétrait jusqu’à la retraite de San-Borja pour } saluer le doyen des amis de la nature et de la science. Alfred Demersay a raconté lui-même sa première entrevue avec Bonpland dans des termes qui méritent d'être conservés :

« J'aurai toujours présente au souvenir notre première entrevue, dans laquelle M. Bonpland me laissa voir l'aménité de son caractère affectueux et bienveillant. Je cède, malgré moi, au plaisir de la raconter. :

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« Je n’avais pas jugé à propos d'accepter ces lettres de recommandation banale qui vous sont offertes à chaque instant en Amérique, et l’accou- trement dans lequel je me présentai n’était pas, il faut l'avouer, de nature à m'en tenir lieu. Il était deux heures de l'après-midi lorsque je mis pied à terre devant la demeure modeste que mon guide avait eu beaucoup de peine à découvrir, à l'extré- mité du village de San-Borga. Assailli depuis le matin par un violent orage, une pluie continuelle, tropicale, avait déformé mes habits. Mes longues et larges bottes, détrempées par l’eau, retombaient en spirales sur mes talons, les retenaient seuls d'énormes éperons en fer, achelés daus la pro- vince de Saint-Paul. Un poncho en cotonnade an- glaise, rayé de couleurs tranchantes, assez sembla- ble à ceux que portent les nègres, mais souillé d’une boue argileuse et rougeâtre, me couvrait les épaules, et le sabre obligé des Rio-Grandenses me battait aux jambes. La présence d’un domestique français, aussi pauvrement vêtu que le maître, n’était pas faite pour rassurer l’hôte que je m'étais choisi; et sans l’escorte que les autorités brési- liennes avaient mise à ma disposition, je courais grand risque de passer, à des yeux moins indul- gents, pour un voyageur conduit dans ces contrées

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lointaines par un mobile au moins étranger à la science. Quelques mots me suffirent pour donner une autre expression aux regards scrutateurs et surpris de M. Bonpland, pour le mettre au cou- rant de mes projets et lui faire connaître le but de ma visite. Le soir, j'étais installé dans sa maison, et nous étions devenus en quelques heures de vieux amis de vingt ans...

« Le voyageur qui se dirige vers le passo de l’Uruguay, en quittant la petite ville de San-Borja, s’arrête avec intérêt devant un vaste jardin planté d’orangers et d’arbustes d'Europe. Une haie de bromélias le sépare des habitations voisines, et, au milieu, s'élève un rancho de la plus simple ap- parence. Cest que réside l’ancien intendant de l’impératrice Joséphine ; il ne s'éloigne de cette tran- quille retraite que pour faire de courtes apparitions dans la Plata; il consacre à la science les dernières heures d’une vie toute de bienfaisance et de désin- téressement. C’est que l'excellent vieillard, pres- que octogénaire, mais encore doué d’une vigueur et d’une mémoire peu communes, accueille avec empressement et fait asseoir à son foyer les Fran- çais que le hasard, la fortune ou l'amour de la science entraînent vers ces régions éloignées. »

Personne n’a mieux rendu justice à cette aimable

-

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hospitalité que l’auteur de l'Histoire du Paraguay ; c’est aux instances pressantes et réitérées d’un conseiller de soixante-douze ans que M. Demersay rapporte le zèle avec lequel il a repris le crayon qui lui a été si précieux pour son atlas. Il se plaît à décrire une des journées qu'il passait auprès de cet excellent guide dont il trace ce portrait : « Il était doué d’une mémoire peu commune ; il avait une conversation facile, enjouée, semée de traits anecdotiques et fort attachante. Sa vigueur égalait sa mémoire, et malgré son grand âge, il était in- fatigable à cheval. Comme son illustre ami, M. de Humboldt, il avait puisé dans les Andes cette viri- lité centenaire que n’usent ni l’activité du corps, ni les travaux de l'esprit. Le matin, j'accompa- gnais M. Bonpland auprès de ses malades; le soir, nous nous promenions dans les environs de la ville en laissant toute liberté d'allure à nos chevaux. Parfois nous passions plusieurs jours de suite, campés au milieu des forêts vierges, afin de faire tout à l’aise de l’histoire naturelle. Cette vie d’a- ventures plaisait fort au célèbre voyageur, dont elle ravivait les lointains souvenirs...

« Vint l'heure triste des adieux, et le 4 avril 1847, je pris enfin congé de bon vieillard auquel j'avais voué le plus sincère attachement. Je n’ai plus revu

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M. Bonpland qui, après avoir résisté à mes pres- santes sollicitations, m'écrivait encore quelques mois avant sa mort une lettre affectueuse dans la- quelle je lis ce passage :

« Le vif désir de retourner en France est bien profondément gravé dans mon cœur, et les divers travaux dont je viens de vous entretenir étant en bonne voie, rien ne m'’arrêtera plus ici, et j'irai revoir la Malmaison. Mais ce voyage sera de courte durée ; j'offrirai au gouvernement mes col- lections botaniques et minéralogiques pour les dé- poser au Muséum, et je reviendrai au milieu de mes plantations de l'Uruguay (1).

En 1853, le consul général de France à Monte- video, M. Maillefer, reçut l’ordre du gouverne- ment français de remettre à M. Bonpland une liste de quelques arbres du Paraguay que la com- mission d'agriculture voulait acclimater à Alger; Bonpland se trouvait alors parmi nous à Monte- video. Avec quelle ardeur il s’'empressa d'accomplir sa mission! Il dépassa même les demandes et les espérances de la commission : non content d’aug- menter le nombre des plantes, aux noms scienti- fiques des individus il ajouta les noms guaranis,

(1) Histoire du Paraguay, par M. Alfred DEMERSAY, t. I. Pages détachées d’un journal (xLvu-Lix).

SA TE

les accompagnant de toutes les instructions néces- saires pour leur conservation et leur culture. Ce travail consciencieux et instructif reçut les plus grands éloges et lui valut les remerciments les plus empressés de la commission française.

En 1855, Bonpland était parmi nous quand la population européenne donna un banquet pour fêter la prise de Sébastopol ; il fut appelé à le présider, et l'enthousiasme patriotique de ce Fran- çais de 1773 nous toucha jusqu'aux larmes.

Mais l’une des émotions les plus douces et les plus profondes de ses dernières années, ce fut sans doute la lecture de la dernière lettre d'Alexandre de Humboldt. Elle reportait les deux amis à plus d’un demi-siècle en arrière; elle renouait la chaîne de leur fraternité de jeunesse. Le favori de tant de rois, de princes et d'hommes éminents; l’homme d’esprit courlisé, adulé par tout ce qu’il y avait de person- nages éminents par l'esprit, la naissance ou la for- tune; l'ami intime de Frédéric-Guillaume de Prusse et d'Alexandre de Russie, Humboldt, se souvenait du compagnon de ses premières et immortelles aven- tures ; il allait le rejoindre par la pensée au milieu de ces solitudes de la nature sauvage auxquelles Bonpland était resté seul fidèle. Cette lettre honore également les deux hommes ; en voici le texte :

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« Mon cher et tendre ami,

« Quoique j'aie bien peu d'espérance que ces lignes et le livre qui les accompagne (la belle tra- duction française de la nouvelle édition de mes Tableaux de la nature) parviennent à tes mains, j'essaie pourtant, très-près de mes quatre-vingt- quatre ans, me trouvant sain, de te donner un petit signe de vie, ce qui veut dire d'amitié, d’affectueux dévoûment, de vive reconnaissance !

« J'apprends avec une grande joie que tu te conserves dans une heureuse et intelligente acti- vilé. Un Américain qui m'est inconnu, S. John Terrey, professeur de botanique à New-York, a eu la délicatesse de m'envoyer un trésor, ton portrait en photographie. J'y ai reconnu tes nobles traits, travaillés sans doute par l’âge, mais tel que je t’ai vu à l'Esméralda, à Tehnilotque, à la Malmaison. Tu as laissé (comme partout) d’agréables souvenirs à Berlin, et je montre ton portrait à loutes les per- sonnes qui s'intéressent à ton nom, à tes excellents travaux. Ma santé se soutient par l’assiduité du travail même. Le dernier et volume du Cosmos paraîtra cet hiver. :

« Tes importants manuscrits botaniques, écrits

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pendant notre voyage, se trouvent déposés avec beaucoup de soin et très-complets au musée d’his- toire naturelle du Jardin-des-Plantes comme ta propriété, de laquelle tu peux disposer (1). Je te prie à genoux, cher Bonpland, de les laisser à Paris, au Jardin-dés-Plantes, ton nom esf vé- néré. C’est un monument de ton immense activité. La mort inattendue d’Adrien de Jussieu L’aura bien affligé. Le roi de Prusse, il y a quatre ou cinq ans, t’a nommé chevalier de son ordre royal de l’Aigle-Rouge; cela a été dans tous les jour- naux, mais la nouvelle officielle de la décoration nete sera pas arrivée. Je connais ton catérisme (2) philosophique, mais nous avons cru que, dans tes rapports avec le Brésil (si tu en as), cela pourrait être utile. Je n’ai point été à Paris depuis jan- vier 1848. Les intimes liaisons que j'ai eues avec Mme la duchesse d'Orléans m’empêchent de paraître aux Tuileries, comme aussi la chaleur que tu me connais pour de libres insuitutions. Je n'ai jamais élé de ceux qui aient pu croire que tu te laisserais tenter, mon cher et excellent ami, par l'aspect de l'Europe actuelle, de quitter un ma- (1) Voir à l'APPENDICE.

(2) Humboldt veut peut-être dire cree Lis désin- téressement, par allusion à la secte des cathare

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gnifique climat, la végétation des tropiques, ef l'heureuse solitude, au milieu d'affections domes- tiques que j'approuve beaucoup. Peut-être ces lignes, que je confie à un jeune médecin polonais (du nom un peu barbare Chrzéscinski), allant à Bue- nos-Ayres, pourront-elles t’arriver. Je voudrais voir de ton écriture avant ma mort prochaine.

« Tout à toi de cœur et d'âme, avec la reconnais- sance d’un ami et fidèle compagnon de travaux.

« Alexandre HuMBOLDT.

« À Berlin, ce 4er septembre 1853. »

« P. S. Le pauvre Arago, presque aveugle, est dans le plus triste état de santé; je sais que tu continues avec la même louable ardeur d’augmen- ter tes immenses collections. »

Voici la lettre de Bonpland en réponse à celle de Humboldt. C’est comme le testament naïf de cet excellent ami et de ce fervent serviteur de la science et de la nature:

« Mon cher Humboldt,

« Tu ne saurais croire le plaisir que J'éprouve, après une si longue privation, d'avoir reçu La lettre

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si aimable, si cordiale. Notre âge avancé nous an- nonce bien souvent ce qui doit nous arriver bien- tôt. C’est bien triste, après avoir vécu et travaillé ensemble pendant tant d'années, que nous ne puissions pas nous revoir. Combien grandes se- raient nos impressions en nous rappelant le monde tropical des alentours de Camana, les Indiens guayeneri, de beaucoup de souflrances réunies à beaucoup d'agrément, sur les rives de l’Orénoque et du Rio-Negro! À moi tout cela est si présent à la mémoire, que je pourrais faire une exacte des- cription de tout notre voyage. Depuis que j'ai été obligé de me rendre au Paraguay, je continue de m'occuper de médecine pratique, de la culture des plantes et surtout de botanique.

« Je te remercie beaucoup de savoir par toi que quelques personnes de Berlin se rappellent encore de moi. J’ai appris avec peine dans ma solitude la mort de Jassieu, de Kunth et de Richard.

« Les journaux de Montevideo viennent de m'annoncer la mort de notre illustre ami Arago. Je viens de recevoir les deux volumes des Tableaux de la nature, traduits en français. Je lirai tes des- criptions pendant ma navigation, en remontant la grande rivière de l'Uruguay, dont les rives pré-

sentent un aspect admirable que je n’ai jamais vu

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dans aucune autre rivière. Du Cosmos je n’ai reçu qu'un seul volume, qui m'a été offert par le bien- veillant docteur Portes, chargé d'affaires du Brésil dans la capitale de la République Orientale. Ce que tu m'as envoyé ne m'est pas parvenu dans mon désert. Ici les livres scientifiques sont exces- sivernent rares.

« Déjà, avant de recevoir ta lettre, j'avais ap- pris que tu avais déposé les manuscrits du voyage botanique que nous avons fait ensemble au musée du Jardin-des-Plantes; je crois que ce seront cinq ou six volumes in-folio et in-quarto (1). Ils ont ce grand avantage, c'est que les descriptions, en gé- néral, out été toujours faites sur les lieux, en pré- sence des objets récemment recueillis, et qu’ils sont accompagnés de tous les détails relatifs à la géographie des plantes.

« Pour ce que tu m’écris en ce moment relative- ment aux manuscrits déposés, et que tu désires qu'ils soient considérés comme ma propriété (ce qui est ponctuellement exécuté), les manuscrits d’une longue expédition botanique dans le centre d'un grand continent et sous les tropiques devraient être déposés dans un grand établissement public,

(1) Voir à l'APPENDICE.

420 conjointement avec nos herbiers qui sont à Paris, desquels tu as donné le double (dobletes) à ton ami Willdenow.

« Pour ce qui est relatif à mon projet de re- tourner en France, mon cher Humboldt, je dois te dire que je cherche depuis longtemps pour vendre mes deux propriétés situées sur les bords de l'Uru- guay, ou au moins l’une d'elles. Je m'occupe de nouvelles plantations à mon estancia de Santa- Anna.

« Si la tranquillité se maintient dans le pays, et avec elle la prospérité du commerce, cette es- tancia peut me procurer un grand gain. C’est ma volonté que toutes mes collections que je possède dans ce pays soient transportées en France pour être déposées au Jardin-des-Plantes. Possédant le Genera plantarum de Endhcher et le Prodromus de de Candolle, je puis entreprendre une nouvelle classification de mon herbier.

« Si, après avoir accompli quatre-vingt-un ans, je me sens encore assez fort pour entreprendre un voyage en France, j'emporterai "avec moi les plantes sèches, mes pierres de montagnes, mes pé- “trifications, au Jardin-des-Plantes ; je séjournerai quelques mois à Paris, et je retournerai ensuite dans ma solitude, dans l'Amérique du Sud, pour y

M |. De

continuer, avec la tranquillité domestique, les tra- vaux dont je m'occupe depuis si longtemps.

« San-Borja, par la bonté de son climat, par la force de la végétation, me rappelle la ville de ‘Llague, située sur le versant oriental des Cordil- lières de Ourudin. San-Borja peut être un jour d’une grande importance, à moins que Rosas, avec ses partisans que je connais très-bien, ne vienne avec son armée dévaster la province de Corrientes. Si j'avais pu gagner, par mon activité et comme cultivateur, une médiocre fortune, je serais parti depuis bien longtemps pour Paris, et j'aurais eu en même temps le plaisir de te voir à Berlin, toi de qui je ne me serais jamais séparé, si des circonstances extraordinaires et de force majeure ne m'eussent éloigné de l'Europe.

« Dans le cas je n'aurais pas assez de force pour emporter mes collections en France, je les enverrais par des mains sûres. Quoique cette lettre soit déjà assez longue, je ne veux pas la terminer sans te rappeler (tout en en déplorant la perte) la collection que j'ai envoyée à Paris en 1836, sous la direction de X....., professeur au Musée d'histoire naturelle au Jardin-des-Plantes. Cette coïlection contenait des exemplaires d'un catalo- gue des minéraux relatifs à la géologie des rives

« 199

de l’Uruguay, du Parana, du Rio de la Plata et des anciennes Missions des Jésuites. Elles étaient

composées de 154 espèces de pierres de mon- _ tagnes, avec fracture double, comme nous le fai- sions quand nous voyagions ensemble ; aussi une collection de pétrifications et de coquilles terres- tres, fluviales et océaniennes; il y avait plusieurs doubles du tout, et je demandais aux professeurs du Jardin-des-Plantes pour que l’on envoie un double de Ja collection complète, en mon nom, au ca- binet de l'Université de Berlin. Je t'écrivais aussi, cher ami, pour t’annoncer ce présent que je de- vais faire; mais comme ni toi ni les professeurs du Jardin-des-Plantes vous ne m'avez dit une seule parole sur cette réception, je n’ai qu'à te rappeler ici l'envoi de cette collection.

«Mon journal de voyage (1) botanique contient à lui seul 2,574 espèces ; mais mon herbier, ici, en contient plus de 4,000, classées en familles d’après le système de Jussieu. Il est vrai que les régions de l'Amérique du Sud, j'ai pu les ramasser, sout moins abondantes en phanérogames que sous l zone tropicale que nous avons parcourue.

« Ma petite possession rurale près de San-

(1) Voir à l'APPENDICE.

as A

Borja, sur les bords de l’Uruguay, a une super- ficie de 30,000 mètres carrés. Il me serait facile d'agrandir cette propriété; mais, pour l'état pré- sent, la culture me donne, avec la médecine civile, une rente assez considerable. J'ai couvert mon es- tancia de San-Borja avec une variété de plantes des plus utiles, des pommes de terre, planté 4,600 orangers, lesquels donneront des plantes cette année; au territoire de Santa-Anna, j'ai 2,000 brebis, lesquelles, pour la majeure partie, sont mérinos pur. Tout progresse dans ce pays si richement doté par la nature; tout aussi dé- pend de la tranquillité politique, qui, peu à peu, paraît se consolider. Treize années de guerre civile ont amené la pauvreté. Obséquieux comme tu me connais, J'ai cherché à secourir beaucoup de familles : il me sera difficile de recouvrer les ca- pitaux que j'ai avancés.

« Par le même navire qui l’emporte ce signe de vie et mon affectiort inaltérable, j'écris en même temps à Paris, à l'ambassadeur du roi de Prusse, M. le comte de Hatzfeld, qui m'a envoyé au nom de ton roi la croix de l’ordre de l’Aigle-Rouge de la 3 classe.

« C’est une de mes plus douces espérances, je te le répète, mon cher Humboldt, d'emporter mes

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collections, mes descriptions à Paris, me mettre au courant de la nouvelle littérature et de l’état pré- sent de la science, acheter des livres et retourner ensuite ici, pour attendre tranquillement la mort, sur les rives de l’Uruguay, dont les bords sont en- chanteurs.

« Je te renouvelle mon amitié inaltérable, et te rappelle avec plaisir nos privations et nos jouis- sances passées.

« Tout à toi,

« Aimé BONPLAND. »

A cette lettre, il est intéressant de joindre celle que Bonpland adressait au gouverneur de la pro- vince de Corrientes pour accepter, à l’âge de quatre- vingt-un ans, les fonctions de directeur du Conser- vatoire d’histoire naturelle.

Santa-Anna, 27 octobre 1854.

« Je désirerais être plus jeune et plus digne, pour remplir l’emploi de directeur en chef du Musée, ou exposition de la province, dont veut bien m’honorer M. le gouverneur. Malgré mes quatre-vingts ans el trois mois, J'accepte avec toute la reconnaissance due à l'honneur que me fait Votre

MS

Excellence, et je promets d'employer tous mes efforts pour accomplir les nombreux travaux qu'exige une institution si utile au peuple corrien- tien, à qui je dois de grandes obligations.

« La plus grande richesse connue jusqu’à pré- sent consiste dans le règne végétal. Dans toute la République Argentine, comme dans le Paraguay et la Bande orientale, j'ai formé un herbier qui con- tient plus de 3,000 plantes, et j'en ai étudié les propriétés avec le plus grand soin. Ce travail, qui m’a occupé continuellement depuis 1816, me sera utile pour traiter le règne végétal, et j'espère dans peu mettre en possession le musée de Corrientes d'un herbier qui servira, comme le désire Votre Excellence, à faire naître parmi vos compatriotes le désir de travaux utiles.

« Quant au règne minéral, il n’est pas douteux que dans peu de temps on travaillera aux mines d’or et d'argent, quand il y aura une plus grande population et que l'on travaillera régulièrement. Il y a plusieurs années que Von a rencontré le mer- cure natif aux environs de la ville de la Cruz; mais vos prédécesseurs ont eu la gloire de ren- contrer cette mine précieuse, dont le métal est si utile à l’amalgame de l'or et de l'argent. Il est urgent de parcourir le plus tôt possible les trois

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montagnes qui dominent la ville de la Cruz; on doit y rencontrer la source de la mine de mercure. Si, comme je l'espère, nous pouvons découvrir cette mine, ce sera un grand trésor qui servira pour l’amalgame des nombreuses mines d’or et d'argent, que de nos jours on travaille avec tant de soin dans les provinces de la Confédération Argentine.

« Le règne animal est très-étendu, et on ne le connaît que superficiellement; il serait urgent de l’étudier et d’en faire une collection complète.

« Aimé BONPLAND. »

La vie de Bonpland a toujours été celle du plus excellent homme; il était plein de charité et d'amour pour ses semblables. L’ambition ne lui fit jamais oublier qu'une honnête indépendance est le plus précieux de tous les biens; estimé de tout le monde, il réunissait toutes les qualités qui font l'homme serviable, l’homme généreux; il avait conservé la grâce et l’aménité des bonnes manières de cour, bien qu'il eût vécu plus de trente ans au milieu des Indiens, loin de toute société européenne. Ne s'étant jamais laissé en- trainer par le courant des passions politiques qui bouleversaient le pays, toujours absorbé par la science, il mérita l’estime et la considération de

DAUT 2

tous les partis ; il a laissé en Amérique des traces trop profondes pour que son nom puisse tomber dans l'oubli. -

Jamais l'intérêt personnel ne fut son guide; il était d’un rare désintéressement; il se conten- tait le plus souvent des témoignages de recon- naissance, qui l’honoraient et le touchaient beau- coup plus que le salaire de ses soins comme médecin.

Bonpland était en effet d’un empressement si charitable, qu’il prodiguait avec ses soins aux malades les médicaments mêmes qu’il leur prépa- rait. Que de fois l’a-t-on vu se lever de table, laisser son dîner à peine commencé, pour courir au chevet d’un pauvre qui le faisait appeler! Que de fois, monté sur son petit cheval, habillé d’une veste d’élé, d’un pantalon sans bretelles, le cou sans cravate (c'était un luxe qui le gênait), coiffé du poncho correntino le plus grossier, il s’en allait galoper à vingt-cinq lieues, pour assister un ma- lade qui ne devait pas le payer !

Voici de sa bonhomie et de son obligeance un exemple qu'il nous a plus d’une fois conté en riant : appelé en consultation chez un riche Brésilien, il fit à cheval une trentaine de lieues; la consultation terminée, il reçut comme honoraires une vingtaine

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d’onces, après quoi il remonta à cheval et reprit le chemin de San-Borja.

Le fils du Brésilien, plein d’empressement et de reconnaissance, voulut accompagner le docteur ; après quelques heures de marche, au moment Bonpland insistait pour que son compagnon re- tournât auprès de son père malade, le jeune homme lui fit avec une grande émotion la confi- dence suivante : il avait perdu au jeu, et avait contracté une dette qu'il fallait acquitter sous peine du déshonneur ; il n’avait pas osé avouer sa faute à son père, dont 1l voulait ménager le cœur et la santé; enfin, il était perdu s'il ne trouvait une âme charitable. Il n’en fallait pas tant pour soulirer à Bonpland les vingt onces qu'il venait de recevoir. Le jeune homme les reçut avec les larmes aux yeux, et jura par ce qu'il avait de plus sacré qu'à jour fixe cette somme serait rendue au géné- reux prêteur, qui n'entendit jamais plus parler du Brésilien et des vingt onces. Bonpland ajoutait gra- vement qu'il n’y a rien de si imprudent que de semer l’or sur les grandes routes.

Il y passait une partie de sa vie ; il sortait sou- vent seul à cheval, et s’en allait à plusieurs lieues, à travers une campagne presque déserte; vingt fois on lui conseilla de se faire accompagner: il pou-

si 400

vait lui arriver malheur ; il pouvait faire une mau-

vaise rencontre; rien ne put le corriger de cette

habitude; l'indépendance était le premier besoin

de sa nature. Il fallut plus d’une attaque

sa vie fut en péril pour le forcer à reconnaitre

que les conseils tant de fois renouvelés avaient du on.

Un jour qu’il revenait d’une de ses courses soli- taires, son cheval broncha, et Bonpland n’ayant pu le soutenir, le cheval s'abattit, et Bonpland tomba da jambe prise sous l'animal, qui ne pui se relever; plusieurs heures s’écoulèrent dans cette position critique; enfin, un voyageur vint le dégager, le remit sur sa bête, et l'accompagna jusqu’à San- Borja. A la suite de cet accident, Bonpland fut forcé de garder le lit pendant deux ou trois mois, et il resta légèrement boiteux jusqu’à sa mort.

Une constitution robuste fut pendant de longues années au service de cette âme de feu ; toujours plein de zèle et toujours agissant pendant sa belle carrière, il entrelint jusqu’à un âge avancé le goût des longues excursions, dans lesquelles il faisait toujours de nouvelles découvertes. Sa santé ne trahit presque jamais sa résolution et sa volonté ; c'est à peine si, dans sa verte vieillesse, il éprouva quelques légères indispositions.

ax A).

Les périls qu'il a résolument affrontés, [les luttes courageuses qu'il a soutenues, les privations en- durées, les découragements, les obstacles surmon- tés, une persévérance invincible, une bienveillance souriante et simple, toutes ces qualités réunies firent de Bonpland un de ces hommes rares et honorables que leur pays ne doit point oublier.; aussi l'estime des hommes et de la postérité lui est acquise. Au prix d’un travail assidu, il a pu faire des découvertes qui ont reculé les bornes de la science humaine; il a été utile à l'humanité ; aussi sa renommée s’est-elle étendue. Sa gloire n’est plus seulement celle de la France ; elle est aussi celle du monde savant. Il a droit à cette gratitude universelle que l’humanité doit aux hommes qui se dévouent au progrès des sciences et du bien-être général.

Que sa mémoire soit honorée : il avait ce que les sages estiment le plus : la science et la vertu! Il semble que c'était pour lui que Massillon a pro- noncé ces belles paroles :

« Ce n’est pas dans l'élévation de la naissance, dans l'éclat des titres, dans l’étendue de la puis- sance ou de l'autorité, qu’il faut chercher les cardc- tères de la véritable grandeur ; ce ne sont ni les statues ni les souscriptions qui immortalisent les

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hommes ; elles deviennent tôt ou tard le triste jouet des temps et de la vicissitude des choses humaines. Les hommes ne seront véritablement grands qu'autant qu’ils seront utiles. »

Bonpland avait habité la petite ville de San- Borja, sur les bords de l'Uruguay, dans le territoire de l'empire du Brésil, depuis 1831, date de sa sortie du Paraguay, jusqu'en 1853. À cette époque, il vint s'établir dans son estancia de Santa-Anna, dans le territoire de Corrientes, à deux lieues au- dessous de la petite ville Restauracion; il voulait mettre cette propriété en culture et y faire un grand établissement. C’est qu'il s’est éteint, le 11 mai 1858, à l’âge de près de quatre-vingt- cinq ans, assisté de ses deux enfants Amadito et Carmen Bonpland. Ce fut bien la mort du sage :

Rien ne trouble sa fin : c’est le soir d’un beau jour.

Bonpland est mort sans laisser d'autre fortune qu'un terrain d’estancia, composé de cinq lieues, situé sur les bords de l’Uruguay, et qui lui a été donné en toute propriété par le gouvernement de la province de Corrientes.

Le gouvernement de Corrientes a décrété l’érec- tion d’un monument à la mémoire de M. Bonpland. C'est une juste dette payée à la mémoire du savant

LE 496 ==

qui a consacré au Rio de la Plata une bonne part de son existence, et qui lui a rendu d’éminents services. Bonpland avait, pour Corrientes et pour ses habitants, une prédilection particulière ; aussi pouvait-il y voyager, dans toutes les circonstances, sans la moindre crainte : partout l’arrivée de Don Amado était saluée comme un véritable jour de fête. Son nom restera longtemps dans ces belles contrées comme synonyme de science, humanité, bienveillance.

Après la mort de Bonpland, M. Lefèvre de Bécourt, ministre de France près de la Confédéra- tion Argentine, a écrit au gouvernement de Cor- rientes, afin de réclamer les manuscrits laissés par Bonpland (1). M. de Brossard, notre consul à lAs- somption, se rendit à Corrientes, fit des négociations avec le gouverneur de la province et obtint la permission d’expédier au ministre des affaires étrangères, à Paris, deux caisses contenant une partie des collections et des écrits de notre illustre compatriote.

(1) Voir à l'APPENDICE.

CONCLUSION.

Telle fut la vie honorable et modeste d’un homme dont le nom reste attaché au souvenir du plus grand voyage scientifique, et demeure insé- : parable du nom du savant le plus éminent et le plus encyclopédique du XIX£ siècle.

Moins d’un an après la mort de Bonpland, A. de Humboldt, âgé de près de quatre-vingt-dix ans, allait rejoindre le compagnon de sa jeunesse, pour goûter dans une autre vie ce repos que ni un ni l’autre n’avait cherché sur cette terre.

Humboldt et Bonpland se complétaient d’une façon merveilleuse : tous deux avaient la passion de la nature et de l’indépendance ; mais Bonpland aurait encore plus que son immortel ami le droit d'écrire cette ligne qui termine le testament scien-

C2

SR 1

üifique de Humboldt : « Ce qui m’est le plus cher et qu'on ne peut me ravir, c’est le sentiment de liberté qui me suivra jusqu’au tombeau ! » = En effet, Humboldt aimait la nature en poète, en savant, en philosophe, jaloux par dessus tout de charmer son imagination, de pénétrer les mystères du monde et de découvrir les grandes lois du Cosmos ; Bonpland était un adorateur plus désinté- ressé de la nature tropicale, dont les splendeurs ravissaient sa vue, et remplissaient sa mémoire et son imagination. Sans jamais rien abandonner de son culte pour le monde primitif, Humboldt a vécu, a brillé, est mort au milieu du monde des salons les plus élevés; il a cherché les plaisirs de la civili- sation la plus raffinée; il a été l'ami intime des souverains qui se sont succédé sur le trône de Prusse, le favori de l’empereur Nicolas; plus d’une fois il a été fier d’être associé et employé à des missions diplomatiques. Bonpland n’a fait que tra- verser les honneurs et les splendeurs du grand monde et du monde politique; puis il est retourné avec délices se plonger au sein de cette nature sau- vage dont les persécutions, une longue captivité, mille périls de toutes sortes n’ont pu le dégoûter, dont l'amour même de la patrie n’a pu étouffer la passion constante. Pour Humboldt, les voyages

sv 495

étaient un moyen; pour Bonpland, ils étaient un but. Bonpland restera donc comme le type achevé du savant désintéressé et libre, pour l’âme duquel rien n’est supérieur au culte de la nature, rien n’est préférable au commerce assidu avec les forces admirables qui se déploient en toute liberté dans le monde tropical.

La France doit en particulier à Bonpland d’avoir “inspiré à Humboldt, dès le début de sa carrière, le goût et la passion persistante de notre pays, de son esprit et de sa langue. Il ne faut faire nul doute que la haute estime, l’affection persévérante de Bon- pland, n'ait encouragé son illustre ami dans cette heureuse voie. Le caractère franc et loyal, l’inal- térable gaîté, le dévoûment sans faste de son pre- mier compagnon, ont engagé et maintenu Humboldt dans ces dispositions heureuses : un commerce journalier de plusieurs années lui a fait contracter de la langue française une habitude qu'il n’aurait pu acquérir autrement, et grâce à laquelle il a écrit plusieurs de ses ouvrages dans notre langue, et il a toujours attaché une grande importance à faire traduire les autres en français, surveillant lui- même avec un soin attentif le choix des hommes et des mots. C’est beaucoup, parce que Bonpland a été pour lui comme un second frère; que la France, à

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laquelle il se rattachait déjà par la famille de sa mète, est devenue pour Humboldt une seconde pa- trie. Enfin il semble permis de détourner en fa- veur de Bonpland quelques-uns des traits par lesquels Humboldt, aussi modeste qu’il était obli- geant, s’est dépeint lui-même dans une lettre écrite très-peu de temps avant sa mort, et qu'un juge exquis en toute matière, M. Ferdinand Denis, ap- pelle un testament littéraire la grâce familière de l'esprit le dispute à la grandeur des sentiments:

« Je ne me suis heureusement pas aveuglé sur moi-même, étant toujours environné de personnes qui m'étaient supérieures. Ma vie a été utile aux sciences, moins par le peu que j'ai pu produire moi-même que par le zèle que j'ai déployé pour : faire profiter les autres des avantages de ma posi- tion. J'ai toujours été un juste appréciateur du mérite d'autrui; j'ai même eu quelque sagacité pour découvrir le mérite naissant. Il m’est doux de penser que j'ai laissé sur mon chemin quelque trace de mon passage (1). »

- «) Correspondance d'A. de Humboldt, lettre adressée à M. Hæfer, directeur de la Biographie générale de Didot, t. IL p. 493.

APPENDICE.

NOTE I.

SUR L’HISTOIRE DU BASSIN DU RIO DE LA PLATA.

Depuis l’arrivée de M. Bonpland dans nos con- trées, il y a environ quarante ans, le bassin de la Plata n’a jamais cessé d’être en fermentation; si ce ne sont pas les révolutions qui agitent le pays, c’est le despotisme qui l’écrase. C’est par ce motif que la majeure partie des émigrations de l’Europe ont été dissipées ou évincées à diffé- rentes époques. L'ancienne vice-royauté de Bue- nos-Ayres est divisée de nos jours en quatre Re bliques, qui forment tout autant d g différents : le Paraguay, la Confédération Argen- tine, la province de Buenos-Ayres et la Banda

138

orientale. Le Paraguay, après la mort du docteur Francia, a continué à être gouverné despotique- ment par Lopez, qui, dans l'exercice de son pou- voir, a eu des difficultés avec la France, le Brésil, les États-Unis, pour cause de spoliation ou de mauvais traitements faits à leurs sujets. Urquiza, un des lieutenants de Rosas, s’est mis à la tête de la Confédération Argentine, gouvernant arbitrai- rement, et suivant le même système que son an- cien maître. Si, de nos jours, la république de Buenos-Ayres voit augmenter sa population, si elle concentre toute l’émigration européenne, c'est qu’elle est gouvernée par des lois et une bonne constitution. Urquiza, qui voudrait faire de Buenos-Ayres son patrimoine et le gouverner comme il gouverne depuis quinze ans la province de l’Entre-Rios, comme Rosas a gouverné Bue- nos-Ayres pendant vingt ans, cherche depuis plu- sieurs années à la ruiner, en fournissant aux Indiens Pampas les moyens de l’envahir. C’est une guerre atroce que les sauvages font sur la frontière; ils fondent avec impétuosité sur les estancias, massacrent les hommes et emmènent les femmes et les enfants en esclavage. 11 a fait dévaster de cette manière plus de cent lieues, et a fait perdre une immense quantité de bestiaux

100

aux propriétaires. Ces invasions ont lieu assez souvent, parce que les Indiens ont la facilité de faire passer les troupeaux dérobés par les Cor- dillères et vont les vendre au Chili. Les gouver- nements européens laisseront-ils détruire la belle organisation de cette province par les Indiens et les gauchos d’Urquiza ? Qu'ils pensent bien que Buenos-Ayres est le berceau de la civilisation dans ces parages, que de grands intérêts euro-

_ péens et un grand commerce y sont concentrés.

Dans la république orientale, le président Pe- reyra nous a donné, en 1858, une représentation du temps des fameux conventionnels Carrier et Collot-d’'Herbois. Dans cette province la propriété échappe à beaucoup d'individus qui ont des titres. Je suis allié à une famille honorable, qui a eu quelques différends avec le gouvernement relativement à l'héritage de ses aïeux. Depuis vingt-cinq ans, il nous à acheté une surface de deux cent trente lieues de terrains; la somme s'élève à plus de 6 millions de francs. Non seu- lement il ne paie pas, mais encore un décret du mois de septembre 1858, signé par le président Pereyra, dépouille la famille Solsona de plus de vingt lieues carrées.

Si la propriété est si bien respectée pour les

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Orientaux, que doit-on espérer pour les étran- gers établis dans le pays? Qu'il me soit permis de citer un seul fait. Quand, en 1845, les ministres Ouslay et Deffaudis déclarèrent la guerre à Bue- nos-Ayres, le général Oribe occupait toute la campagne de la Banda orientale ; il bloquait en même temps la ville de Montevideo. Un grand nombre de familles paisibles qui travaillaient dans les champs, anglaises ou françaises, furent saccagées, ruinées, maltraitées ; plus de soixante personnes furent massacrées; d’autres furent obligées de travailler comme des forçats; sous les ordres de chefs barbares. J'ai lu tous ces détails dans plus de huit cents dossiers de réclamations. La plupart de ces familles spoliées avaient acquis une petite fortune par leur travail; depuis quinze ans, elles sont dans un dénûment complet, sans qu'elles aient pu recevoir le moindre secours, Ce- pendant nous sommes au mois de janvier 186%, et aucune indemnité n’a été payée.

Artigas s'est rendu fameux par les crimes qu'aujourd'hui on cherche à pallier, en le procla- mant le patriote par excellence. L'histoire ne peut l’absoudre ; les malheureux Espagnols sont pour appuyer les accusations portées contre son administration, sa personne et ses agents.

141

C’est en vain que les gouvernements s’'éver- tuent à donner son nom à un village formé sur la frontière, aux bords du Yaguaron, ainsi qu'à une

place située entre la ville et le Cordon, à Monte-

video; en vain on a décrété qu'une statue lui sera élevée sur cette même place; rien ne peut empêcher qu'Artigas ne soit cité au nombre des hommes qui se sont fait haïr pour leurs exac- tions; etqu'il serait bien plus sage de chercher à faire oublier.

NOTE Il.

SUR LES MISSIONS DES JÉSUITES DANS L’AMÉRIQUE DU SUD.

Depuis l’indépendance de ces pays, l’ancien - territoire des Missions est divisé en trois parties.

La première comprend les huit bourgades si- tuées sur la rive droite du Parana; elles appar- tiennent à la province du Paraguay.

La seconde renferme les quinze missions éta- blies entre le Parana et l’Uruguay ; elles appar- tiennent à la province de Corrientes. C'étaient

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autrefois les bourgades les plus florissantes de de toutes les missions des Jésuites. En 1819, les bandes d’Artigas dispersèrent les Indiens et brü- lèrent leurs habitations; mais, grâce à la bonté du terrain et des pâturages, le pays fut bientôt repeuplé. Ce sont les Indiens de ces bourgades que M. Bonpland a employés pendant longtemps à la culture; c’est dans ces localités qu'il avait son estancia de Santa-Anna.

Enfin la troisième portion appartient à l’em- pire du Brésil, et comprend les sept missions fon- dées sur la rive de l’Uruguay; l'empereur les a conservées et emploie tous les moyens possibles pour les faire prospérer.

Les Brésiliens et les Portugais auxquels le chef de bandits Artigas car en bonne conscience on ne peut pas donner le nom d’armée à un ra- massis d'hommes de tous les pays, qui n'étaient ni instruits dans le métier des armes, ni orga- nisés a fait uné guerre acharnée, par les- quels il a été vaincu, et qui l'ont obligé à se réfugier au Paraguay, il est mort dans la ré- sidence que lui avait imposée Francia, sont devenus les maitres des Missions par un traité fait avec le général Rivera, traité onéreux, bien entendu, à la Bande orientale dont il réduisit le

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territoire, et rapprocha les Brésiliens de la fron- tière jusqu'au Cuarcim, au lieu de l'Ybicuy- Grande, elle était fixée avant ce traité, perte considérable de territoire, mais peu appréciée jusqu’à ce jour.

C’est aux Brésiliens que l’on doit la complète destruction de cette partie des missions ; à cette époque ils enlevèrent tout ce qui pouvait leur être de quelque utilité, jusqu'aux tuiles qui re- couvraient les toits des maisons bâties en pierres sèches ou en pisé.

Aujourd’hui les missions de Corrientes ne sont plus formées en bourgades. A la suite des guerres qui ont désolé cette contrée, les Indiens disper- sés sont réunis par des spéculateurs: ils ne s'oc- cupent plus à cultiver les terres et élèvent les bestiaux au profit de quelques colons. On voit encore, dans ces déserts, de grands édifices abandonnés et entourés de ruines: ce sont des églises ét des magasins élevés autrefois par les Jésuites.

Dans un rapport ministériel inédit, adressé au roi d'Espagne, nous voyons quelle a été la po- pulation des missions à différentes Époques ; l'auteur, ennemi des Jésuites, reconnait « qu'au moment ces Pères furent expulsés, la popu-

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lation des trente villages fondés par eux s'élevait à 92,000 âmes, et qu’elle fut réduite, dans l’espace de vingt ans, à 42,000, c’est-à-dire moins de la moitié. »

La population, déjà si réduite en 1789, dimi- nua plus rapidement encore dans les années suivantes : et quand l'Amérique insurgée eut Chassé les Espagnols, ceux-ci ne laissèrent dans le pays que 14,000 Indiens. Ce nombre s’est ré- duit considérablement:

Dans les premières années qui suivirent l’éta- blissement des Espagnols sur les rives de la Plata, ils avaient voulu soumettre les individus par la force des armes; ils n’y réussirent qu'imparfai- tement, car, en 1580, ils ne voyaient encore sous leur domiustion qu'une Poignée d’indigènes qui pouvaient d’un moment à l’autre les abandon- ner. Le plus grand nombre des tribus défen- daient le sol natal, avec l'énergie du désespoir, contre les envahissements des nouveaux venus. Les Indiens voisins du Rio de la Plata luttèrent pendant de longues années, et quand, épuisés par la guerre, décimés, écrasés en détail, il leur fallut cesser une inutile résistance, les uns, en petit nombre, furent retenus dans les villes, dont ils augmentèrent la population ; les autres aban-

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2e) Aile

donnèrent les bords délicieux des rivières et s’en- fuirent dans le désert. Les Espagnols, voyant qu'ils n'avaient pu asservir les volontés des na- turels ni les plier à la civilisation, et qu'à peine ils conservaient une poignée d'Indiens dans ce vaste territoire, abandonnerent la voie dés armes et s’attachèrent à favoriser la propagation de la foi chrétienne; ils pensaient que l'action religieuse était la seule efficace, la seule capable de plier à l’obéissance l'esprit indépendant des naturels.

Les Jésuites s'enfoncèrent dans les déserts et

commencèrent avec ardeur leurs travaux évan-

géliques. Ils se rendirent agréables aux chefs indiens, s’établirent dans les tribus qui voulurent se soumettre à eux, et s’occupérent de leur ad- ministration. Ils se fixèrent d’abord dans une localité ils comprirent que leur influence s’af- fermirait plus aisément. Pendant leurs excur- sions, ces Pères avaient visité les bords enchan- téurs du Parana, étudié les mœurs des habitants, et ils s’y établirent parce qu'ils voyaient, d'une part, un terrain fertile arrosé par de grandes ri- vières, un climat tempéré, et de l’autre un peuple docile, aisé à discipliner, et moins hostile que les autres tribus. Les Guaranis avaient déjà quel- ques notions d'agriculture, et leur caractère, 10

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leurs coutumes, leurs goûts, différaient ceux des autres tribus. Leurs descendants sont d’une stature moyenne ; leur couleur est légèrement cuivrée; ils sont bien proportionnés dans leurs formes et d’une intelligence plus développée que celle des autres Indiens. J'ai connu, dans la campagne de Montevideo, un Indien guarani de quatre-vingt-dix ans, qui était et avait vécu sous le régime des Jésuites.

La prédication des premiers religieux fut em- preinte de douceur ét de persévérance ; ils firent sentir aux naturels les avantages de la civilisation et leur inspirèrent le désir de se rendre agréables les uns aux autres par des travaux d’une utilité générale, et. par conséquent dignes d’une mu- tuelle approbation. Mais, pour éclairer ces hom- mes grossiers, pour les civiliser, pour étendre parmi eux les lumières de la religion, pour se rendre maitres d'eux en un mot, dans leur pro- pre intérêt, il fallut acquérir une certaine puis- sance matérielle. Les ministres de la foi se gar- dèrent bien pourtant de convertir les Indiens en violentant leurs consciences ; la persuasion fut leur meilleure et à peu pres leur seule arme, et s'ils recouraient quelquefois à des moyens d’in- térét temporel, c'était toujours avec modération et

147

prudence. Aussi un grand nombre de tribus fu- rent-elles bientôt baptisées ; cetté conversion fut d'autant plus rapide, que nul fanatisme reli- gieux, nulle croyance bien arrêtée, n'avaient jeté chez les Indiens de profondes racines, et qu'il n’existait parmi eux ni intérêts de caste, ni privilége sacerdotal. Aussi les bords de la Plata furent-ils promptement couverts de chrétiens; on fonda des cures, des églises, des couvents, et les naturels se rangèrent sous la loi de leurs pas- teurs.

Pour que les Indiens ne pussent prendre d’au- tres idées que celles qui leur étaient inculquées par les Jésuites, ceux-ci avaient appris la langue guarani, dont ils avaient formé une grammaire, et ne leur parlaient jamais en espagnol. Ils ne mettaient pas moins d'attention à maintenir l’é- galité; la nourriture et les vêtements étaient les mêmes pour tous, les travaux à peu près pareils, et l’Indien qui administrait la justice n’avait hors de aucun pouvoir.

Les Jésuites ont toujours empêché que les étrangers ne pénétrassent dans les missions ; ils en disputaient l'entrée même à leurs évêques et aux délégués du gouvernement, et quand les premiers venaient exercer leurs fonctions, on

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célébrait des fêtes brillantes qui les empêchaient de rien examiner.

Pour arriver au point de civilisation les Jésuites avaient poussé les Indiens, il leur fallait de la persévérance à faire exécuter leurs ordres; sans cela, les indigènes seraient revenus à leur insouciance première et à leurs habitudes de sau- vages. Malheureusement, sous ce régime, nul motif d'émulation ne pouvait porter les Indiens à perfectionner leurs talents, puisque le plus ha- bile n’était ni mieux vêtu ni mieux nourri que les autres. De_nos jours, les errements de l’âge primitif ayant été arrêtés dans leurs développe- ments par les dominations successives qui les ont brisés, d’autres principes ont engagé les In- diens au contact des Européens, dans la voie de la civilisation. Cependant nous voyons quelques descendants de ces hordes primitives occuper une position élevée dans l’art de la guerre et la magistrature.

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NOTE IIl.

SUR LE MATÉ.

Le maté, ou thé du Paraguay, est la feuille d'un arbre qui croit en abonnance aux environs de Villa-Rica. Pour préparer cette feuille, on la tor : réfie, on la fait fermenter, et on la pulvérise en- suite. L'infusion sucrée non sucrée de ces feuilles ainsi préparées est d’un usage général au Rio de la Plata, au Brésil, au Chili, dans le haut ‘et le bas Pérou, et dans l’ancienne république de Colombie.

L'instrument dont on se sert pour prendre le _ maté est une petite citrouille creuse, montée ou non en argent; quand on veut prendre l’infusion, on fait brûler du sucre dans une petite calebasse, on y jette ensuite une pincée de maté réduit en poudre, puis on la remplit d’eau chaude.

Cette boisson ainsi préparée, on l'aspire au moyen d’un petit tuyau en argent ou en jonc, terminé par une pomme d’arrosoir, et qu'on ap- pelle bombillu. Le maté passe de main en main, et la hombilla de bouche en bouche, après avoir

= 100 passé d'abord par celle des domestiques nègres, qui ont eu soin de goûter le thé avant de le servir, pour s'assurer s’il est bien fait. Je me rappelle avoir soigné ‘plusieurs personnes qui avaient gagné la syphilis de cette manière.

Cette boisson amère, si recherchée des habi- tants, me parait plutôt nuisible qu'utile. Quant à moi, depuis quinze années que j'habite le pays, je n'ai jamais pu m’y habituer. L'usage immodéré qu’on fait de cette boisson constitue une branche de commerce très-étendue et très importante ; on évalue à 50 ou 60,000 quintaux le maté qu’on exporte habituellement du Paraguay.

NOTE IV.

NOTE sur la convenance d’adopter un système dia- mélralement opposé à celui que l'on a adopté jusqu'à ce jour pour culliver et préparer la yerba malé, par Aimé BoNPLanp.

La province de Corrientes n'est pas moins riche en yerbales (1) que le Brésil et le Paraguay ;

. (1) On entend par yerbules les forêts de l'arbre qui donne la

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elle trouve dans cette plante une ressource iné- puisable dont le revenu annuel sera en raison, des soins que l’on emploiera pour la bien cultiver, et en adoptant, d’autres moyens plus rationnels pour la fabrication de la yerba maté.

. Pour obtenir ces avantages,,il est urgent avant tout de prendre connaissance de tous les yerbales, et de changer ensuitele système adopté jusqu’au- jourd'hui pour son élaboration, et qui est le mème, sans aucune différence, que celui qu'a-

yerba maté. L'arbre de la yerba est silvestre et croît, au milieu “des autres arbres; dans les bois qui bordent les rivières -et les ruisseaux qui se jettent dans le Parana et l'Uruguay, ou même sur les bords des ruisseaux qui se jettent dans le Paraguay jus- qu’à l’est, depuis 240 30”, tirant une ligne vers le nord. Il y a des arbres aussi grands que des orangers de grandeur moyenne ; mais, aux endroits on leur enlève les rameaux pour les prépa- rer, ils ne viennent qu’à l’état d’arbrisseaux, parce que l'on ne les dépouille de leurs feuilles que tous les deux ou trois ans, et jamais toutes les années. La feuille est annuelle ; elle ne tombe jamais en hiver. Le tronc peut arriver à la grosseur de six pouces de diamètre : la coupe en est lisse et blanchâtre ; les rameaux se dirigent vers le ciel comme le laurier ; la plante est touffue et rameuse. La forme de la feuille est elliptique, un peu plus large vers les deux tiers, du côté de la pointe; elle a cinq pouces de long et trois de largeur ; elle est épaisse, luisante et dentelée dutour, d’un vert plus” obseur dans sa partie supérieure que

rante chaque; elles ont quatre pétales et autant de pistils placés dans les intervalles. La semence est très-lisse, d’un rouge violet, semblable aux grains de poivre.

' 152

vaient adopté et suivi les Indiens Guaranis avant l'époque de la conquête du Paraguay.

Tous les arbres doivent être taillés aux époques nécessaires; généralement la taille se pratique pendant que la plante est sans mouvement, c’est- à-dire depuis maturité des fruits et avant que viennent les fleurs, ce qui doit s'entendre pendant l'hiver de chaque plante.

L'expérience journalière que nous avons des arbres fruitiers et des arbres à fleurs nous donne une preuve évidente du fait.

Un arbre fruitier mal taillé, ou taillé en dehors de la saison, produit peu ou point de fruits ; de plus, il retarde sa végétation, et il faut plusieurs années pour qu'il revienne à son état normal de reproduction.

En général les personnes qui s’adonnent à la fabrication de la yerba sont malheureusement préoccupées de la mauvaise idée que la plante qui produit le maté fait exception à cette règle géné- rale, puisqu'elles croient que ces arbres peuvent être taillés sans inconvénient dans toutes les sai- sons de l’année. De cette erreur provient la la- mentable destruction des forêts de yerbales tant au Paraguay, à Corrientes, qu’au Brésil.

Les feuilles de la coca cultivée dans le Pérou,

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et qui offre, comme le maté et le thé, unebranche de production, quoique d’une consommation beaucoup plus limitée, ne se rencontrent que sur une petite localité; on les recucille en automne, quand les fruits sont arrivés à leur parfaite ma- turité. Le thé, dont le produit est si lucratif et la consommation si grande, se recueille en Chme, comme dans le Brésil, au moment la végéta- tion est suspendue; tout fait supposer que les mêmes règles doivent être suivies pour la yerba maté.

Pour travailler utilement les yerbales dans la province de Corrientes, et pouvoir transporter sur les marchés la yerba d'une qualité égale ou bien supérieure à celle du Brésil, ou bien encore aussi bonne que celle du Paraguay, il est nécessaire, comme je l'ai déjà dit, de reconnaître première- ment tous les yerbales de la province.

Deux classes d’yerbales existent dans la pro- vince, qui sont : les yerbales naturels et les yer- bales artificiels. Ceux-ci ont été plantés réguliè- rement comme les arbres de nos jardins; c’est sous la direction des Jésuites que cette plantation fut faite.

Lors de l'expulsion des Jésuites, en 1773, cha- cune des trente-deux bourgades des missions

ne, VE avait un yerbal artificiel ;1ils étaient de meilleure qualité que les yerbales naturels.

Bien des motifs ont porter les Jésuites à ar- racher la yerba des bosquets sauvages, pour la transporter dans leurs jardins et la cultiver, comme on le fait pour l’oranger et les autres ar- _bres fruitiers. D'après ma manière de voir, ce qui les a déterminés, c’est : d’avoir à proxi- mité des habitations la fabrication de la yerba, pour éviter ainsi les difficultés et les grandes dé- penses du transport; qu'ils jugeaient, avec raison, que les feuilles. des arbres situés dans les forêts ne pouvaient jamais acquérir le degré de : maturité nécessaire, et qu'ils obtiendraient cet avantage dans:les jardins cultivés; ,3° que la ‘xérba plantée dans les. jardins serait de meilleure qualité que .celle.des forêts, soit. par les, plus grands soins, qui peuvent permettre. dans leur fabrication plus de commodité, soit parce; que l'on peut aussi éviter de mêler à la yerba des ra- -meaux d'autres plantes.

La géographie de la yerba-se trouve marquée : admiraäblement, eomme.la géographie des arbres précieux qui docieut le quina du Pérou, ce qui mérite d'être noté.

Que lon _— une règle, que lon une

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l'une de ses extrémités sur l'embouchure ‘du Rio-Grande, dont les eaux vont se jeter dans l'Océan, et l’autre extrémité sur la ville de Villa- Rica, du Paraguay, sur toute cette ligne on ren- contrera des forêts de yerba maté ; dans tous les terrains situés au nord-est de celle-ci, on ren- contre des yerbales à des distances plus moins grandes. Quant au sud-ouest, on ne rencontre que quelques arbrisseaux épars, soit sur les bords comme dans l’intérieur des forêts.

Je comniénicerai par indiquer l'existence de cette ligne des ycrbales par le ‘point le plus im- médiat de l'Océan. ;

Étant, en 1849, à Rid-Grände, j’allai faire une A bôtaique dans l'ile de los'Mari qui présente une forêt assez étendue, avec nr tion de connaître les végétaux du Rio-Grande, et je fus agréablement surpris d'y rencontrer: un grand nombré d'arbres à maté. Je m’informai si les babitants avaient connaissance d’une plante aussi utile, et conime personne ne connaissait la richesse de la forêt, je jugeai à propos de garder le silence.

Je vais suivre la ligne à deux lieues du Rio- Pardo, et dans le chemin étroit de Santa-Cruz, qui conduit au marais, on traverse une forêt

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l’on rencontre une grande quantité d’yerbas matés.

Le terrain de Santa-Cruz possède un yerbal sans fin ; il a été ouvert il y a peu d'années, dans le but principal d'établir une communication fa- cile, prompte, entre la ville de Rio-Pardo, les terrains de Santa-Cruz, Passafando, Cruz- Alta, etc., etc. Ce chemin a seize lieues de long, dont sept présentent un yerbal très-riche, lequel s'étend à une distance énorme et inconnue,

J'ai voyagé en 1850 et 1851 par le chemin de Santa-Cruz, et j'ai étudié les environs avec le plus grand soin. A cette époque, le général Andrea était président de la province du Rio-Grande du Sud ; il était décidé à donner dans cette contrée une demi-lieue carrée à ceux qui désiraient s'y établir. Je projetai d'y établir une ferme- modèle pour y cultiver la yerba maté et la fa- briquer ; à ce sujet, je passai un contrat avec sept Brésiliens de mes amis. Mon intention était de prendre quatre lieues carrées, c’est-à-dire deux de chaque côté du chemin ; mais de nou- veaux colons allemands arrivèrent d'Europe, et le général leur désigna pour occupation le ter- rain de Santa-Cruz ; il fit mesurer par l'ingénieur Vasconcellos le terrain en fractions plus petites.

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Malgré cela, j'aurais pu prendre le terrain que j'aurais désiré, en augmentant même le nombre des sociétaires; mais je jugeai plus convenable de laisser un pareil établissement dans le Brésil, pour pouvoir le réaliser dans la province de Cor- rientes, pays de ma prédilection et de mes plus grandes sympathies.

Le territoire de Santa-Cruz est un parage très- propre à l'établissement d’une ferme-modèle ; on aurait pu y produire la quantité d’yerba désirée et à un prix très-modéré.

Le Rio-Pardo étant à quinze lieues de la quinta- modèle, le transport de la yerba fait par terre serait revenu à meilleur marché que dans les au- tres points du Brésil, et beaucoup plus avanta- geux qu’à Corrientes etau Paraguay, où, avec des distances énormes, on rencontre toutes sortes de difficultés. J'ai été invité dernièrement à réaliser le projet de ferme-modèle dans les mêmes ter- rains de Santa-Cruz ; on laissait à ma disposition la formation des bases de l'association. Je me suis absolument refusé à toutes les propositions qui m'ont été faites.

En sortant du territoire de Santa-Cruz pour se diriger à San-Angel, qui est un autre point du verbal qui se trouve sur la ligne géographique

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\ déjà indiquée, on laisse au nord-est les immenses verbales indiqués sur.différentes cartes qui OCCu- pent.le territoire inconnu entre la rivière Tebi- cuari.et l’'Uruguay.

En 1830, après une longue et injuste captivité dans le Paraguay, j'ai examiné. les yerbales plan- tés sur la rive orientale de l’Uruguay et les yer- bales naturels de San-Angel. A cette époque, on cultivait la yerba maté dans sept endroits diffé- rents, Je les ai visités tous avec détails; j'ai dé- ploré la manière dont je les ai vu travailler, et . prévu ce qui, peu de temps après, est arrivé : ces riches verbales au nord et au nord-est de San-Angel. Ils ont tiré, depuis cette époque, une grande quantité de yerba, et, par les nouvelles que j'en ai reçues, ils seront obligés, dans peu de temps, d'abandonner le yerbal de San-Chris- toval comme ils ont abandonné ceux de San- Angel.

M. le docteur Ferreyra, chargé d’affaires du Brésil à Buenos-Ayres, resta bien pénétré des lumineuses observations que je lui fis, en 1832, sur les destructions qui se faisaient dans les fo- rêts de la yerba, tant au Paraguay, à Corrientes, qu'au Brésil ; je lui parlai longuement à ce sujet. Ilest à présumer que le second décret de l'empire

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ne sera pas plus observé que le premier, etque les Brésiliens détruiront leurs riches verbales.

_ Après avoir signalé les immenses yerbales qui se trouvent au Brésil, tant sur la ligne géogra- phique indiquée qu'au nord-est de celle-ci, je vais parler des yerbales qui sont dans l’Entre- Rios, c'est-à-dire entre l’Uruguay et le Parana, territoire qui appartient à la province de Cor- rientes.

Le terrain de ces yerbales est petit, en compa- raison du terrain des yerbales du Brésil et du Paraguay. Malgré cela, les verbales qui appar- tiennent à Corrientes peuvent alimenter tous les marchés, et ils le feront avec un avantage no- table s'ils le cultivent comme ils le doivent, et s'ils changent la méthode anciennne de le: pré- parer. On doit ajouter aussi que les frais de transport sont beaucoup moindres à Corrientes qu'au Brésil et au Paraguay, parce que cette pre mière province a pour limites deux grands fleuves qui lui facilitent les moyens de transport.

La ville de San-Xavier est un centre notable de préparation de la yerba ; on devrait y établir la ferme-modele que j'avais projeté d’étabhr sur le territoire de Santa-Cruz, et, avec le temps, une autre sur les bord du Parana.

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San-Xavier a déjà trois yerbales, et un autre à trois lieues, dans un terrain connu sous le nom de Potrero de Mborobé; mais tous les terrains situés au nord-ouest, jusqu'aux rivières Piquiri- Guazu et San-Antonio-Guazu, qui sont entre le territoire du Brésil et de Corrientes, tous ces terrains présentent des yerbales dont on irait prendre connaissance, afin d'être fixé sur leur richesse, et l'on pourrait avec av antage pré- parer la yerba maté.

Quant aux autres yerbales naturels déjà con- nus, on en rencontre trois. J'ai visité deux de ceux-ci, j'ai travaillé: c'était l'yerbal le capitaine Aripi avait un campement, et Santa- Anna-Caa-Caty. Quant au fameux et riche yerbal nommé Nuguazù (Campo-Grande), qui est situé au nord, et qui parait le plus important de tous, il convient d'aller le reconnaitre le plus tôt pos- sible; tout me fait supposer que le Nuguazü va décharger ses eaux dans l’Uruguay, par l'on pourra transporter les yerbas.

Pendant les premières années de la dictature de Francia, un nommé Rages prépara une quan- tité énorme de yerbas sur le bord du Nuguazü ; il voulut les transporter par terre à Corrientes, en suivant le chemin qui va au Corpus. Francia,

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jaloux de ce que Corrientes pouvait introduire de la yerba dans le commerce, envoya un grand nombre de soldats se saisir de Rages, qui fut fu- sillé par son ordre.

Après avoir indiqué les yerbales que possède la province de Corrientes, et observé qu'ils sont plus que suffisants pour pourvoir à tous les marchés, je dois répéter que l’yerba corrientine coûtera beaucoup moins pour la fabrication et le transport que celles du Paraguay et du Brésil.

Qu'il me soit permis de manifester mon opi- nion sur la marche que l'on doit suivre pour que Corrientes ‘retire tout l’avantage possible du tré- sor que contiennent ses yerbales.

Il est urgent de prendre connaissance de tous les terrains situés au nord-est de la ligne qui s'étend de San-Xavier jusqu'à Santa-Anna du Parana, quiappartiennent à Corrientes. Le centre et la base des opérations doivent être le village de San-Xavier; cette petite ville se trouve sur les bords de l'Uruguay, et possède quatre yerbales déjà conus. En attendant, on profiterait et on cul- tiverait, en même temps que ce village, situé sur les bords de l’Uruguay, présente un transport aussi facile que prompt et bon marché aux mar-

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chés situés sur les bords de l’Uruguay, à ceux de Montevideo et Buenos-Ayres. - De ce centre, on ferait de temps en temps quel- ques excursions pour connaitre les yerbales natu- rels etles verbales artificiels, adoptant la méthode indiquée ; on empêcherait les Brésiliens de faire de grandes préparations d’yerbas à San-Xavier, ‘omme ils le font annuellement depuis 1825, au préjudice des forêts. :b90 Ces travaux seraient plus économiques, si . l’on pouvait y employer les indigènes. Ceux que jé!désignerai de préférence, ce sont les Indiens Giüyanos, originaires des anciennes missions San- Xavier, Concepcion, Santa-Maria-la-Mayor, Mar- tires, San-José, San-Carlos-y-Apostoles. Si l’on pouvait réaliser ce projet, quoique les Indiens indiqués se trouvent dispersés dans différentes villes de la province, je n’émets pas le moindre dütite que les groupes qui se trouvent à Santa- Lüdia, San-Miguel et Ytaty, et qui ont appartenu ax villages déjà indiqués, ne s’empressent de vèrir et de se réunir au premier appel. Les indi- géñés aiment beaucoup à se réunir et à travailler éw Commun; ce système, adopté avec expé- rietice et sagesse par les Jésuites, offre un grand avañtage.

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TRS =

La première réunion à San-Xavier devra s'effectuer par l'Uruguay : de cette manière, on pourra éviter les dépenses et gagner du temps; on ne pourra pas tout de suite travailler utile- ment aux jardins et fabriquer en même temps la yerba pour couvrir toutes les premières dépen- ses. Enfin on commencerait à mettre en pra- tique le système qui augmenterait les yerbales, en détruisant toutes les plantes qui ne produisent pas la yerba, et en plantant avec régularité tout ce que l’on pourrait rencontrer sur la localité.

Pour commencer, il serait nécessaire d’a- voir quinze Indiens, qu'ils soient garçons ou mariés, puis deux embarcations pour favoriser le transport des vivres, et des instruments. L'ar- ticle des vivres présente la plus grande difficulté, parce qu'il exige plus de dépenses. Quant aux instruments, chaque Indien doit avoir en sa pos- session un sabre, un couteau et une hache, une scie et tout ce qui est nécessaire pour couper le bois dans les forêts, et plusieurs instruments aratoires. Ces instruments se conserveront dans un établissement, d’où on ne les tirera que pour s’en servir. ;

Je Suppose que tout ce qui se dépensera en ferrures et en vivres, ou en d’autres objets im-

== 164 à prévus, sera promptement remboursé avec la yerba qui se fabriquera la première année aux yerbales de San-Xavier et à ceux qui seront si- tués dans le voisinage, voire même aux premiers yerbales naturels que l'on sera obligé de détruire; il faut observer qu'avec tant de dépenses, il se

formera le principe d’une ville, et les magasins

se rempliront d'objets utiles.

Arrivés à San-Xavier, le premier de tous les travaux sera de se mettre à l'ouvrage pour construire des chaumières et y loger les péons pour leur santé; après, préparer les terrains pour la plantation; ensuite, nettoyer tous les yerbales de San-Xavier, pour en tirer le meilleur parti possible ; ouvrir des chemins dans les di- rections les plus convenables pour y chercher les yerbales naturels ; visiter les verbales plantés aux villes les plus immédiates, et en tirer le meilleur parti possible.

Examiner’ avec soin le Nuguazü, et surtout s'assurer si, comme je le suppose, on peut ex- pédier par l’Uruguay le maté de ce riche yerbal.

‘Après avoir terminé les travaux ci-dessus in-

diqués, il est probable que l’on pourra résoudre avec avantage la question que je me suis propo- sée depuis quelques années, d'améliorer les

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yerbales cultivés, et changer en même temps la méthode ancienne de la fabrication de la yerba. Enfin on formera à San-Xavier la première ferme-modèle pour cultiver la yerba maté, l'on régularisera les coupes comme en Europe civilisée, on règle les bois taillis ; et enfin on y essaiera tous les systèmes les meilleurs pour trouver le procédé le plus convenable et le plus économique à la fabrication d’une yerba supé- rieure.

Si mes désirs s’accomplissent, tout me fait pré- sumer que la province de Corrientes aura une mine intarissable de richesses et de rentes, et que le g tactuel augmentera les droits que chaque jour il acquiert à la gratitude de ses compatriotes, pour les progrès qu’il donne jour- nellement à Corrientes ; que cette gloire s'étendra à tous les pays civilisés, qui savent apprécier ce que vaut, pour la richesse et l'agrandissement d'un pays, l’exploitation d’une branche impor- tante d'industrie et de commerce ; que, la qualité de la yerba étant devenue meilleure, la consom- mation en sera plus générale dans les possessions américaines. Et qui sait si les nations européen- nes n’en adopteront pas l'usage !

Quant à ce qui me regarde, je serais heureux

en 0

d’avoir mis à exécution mon plan sur les yer- bales, et d’avoir aidé un gouvernement illustre, dont la seule ambition est l'avancement et le bien-être de son pays.

Aimé BoNPLAND.

NOTE V.

SUR FRANCIA.

Le docteur Francia (1758-1840), depuis si cé- lèbre comme dictateur du Paraguay, était né, en 1758, d'un Français et d’une créole, Il avait d’a- bord étudié la théologie : l'Église était alors la seule voie ouverte aux naturels du pays pour ar- river à une position considérée. Il fit ses pre- mières études dans les écoles que les moines tenaient à l’Assomption, passa ensuite à l’univer- sité de Cordoba, y obtint des succès et fut reçu docteur en théologie. Mais ayant pris le goût de . la jurisprudence, il abandonna ses premiers pro- jets et se fit avocat. Arrivé à l’âge légal, il fit

AT

partie de la municipalité ; il fut nommé ensuite alcade. L'estime publique lui fut très-vite ac- quise ; elle l'appela dès le commencement de la révolution au soin des affaires publiques.

En 1811, au commencement de la révolution pour l'indépendance des Hispano-Américains, il se forma une junte pour substituer une adminis- tration nationale à celle des Espagnols. Elle fut composée d’un président, de deux vocales et d'un secrétaire ; le docteur Francia fut nommé à ce dernier poste.

Plus tard, les Paraguayens abolirent ce gouver- nement et résolurent d’instituer deux consuls temporaires. Le docteur Francia et don EFul- gencio Yegros furent nommés et concentrèrent entre leurs mains tous les pouvoirs.

En 181%, le congrès se réunit pour procéder au renouvellement des consuls; l'ambition de Francia ne laissa pas échapper cette occasion : il sut persuader à. l'assemblée qu’une dictature pouvait seule garantir la république de l'invasion des peuples voisins, proposa de nommer un ma- gistrat unique, et se servant de tous les moyens pour arriver lui-même à ce poste, il se fit élire pour trois ans.

En nommant Francia dictateur suprême du

EE pays, le congrès avait décidé que son pouvoir serait tempéré par une assemblée législative composée de députés que chaque district enver- rait à l’Assomption; mais le dictateur savait que | la plupart de ces mandataires du peuple ne pou- vaient rester longtemps hors de leurs propriétés, et que plusieurs n'avaient pas de fortune pour supporter les frais d’un long séjour dans la capi- tale. Aussi les affaires publiques éprouvèrent- elles bientôt de grands retards et ne purent-elles arriver à une solution. L'ambitieux dictateur sut mettre à profit le mécontentement des députés; il les obligea à convenir qu'il serait moins embar- rassant de réunir à lui seul toutes les charges de l'administration, et en 1817, il se fit nommer dictateur à vie.

Longtemps écrasé sous la rude domination de l'Espagne, puis habitué à une docilité d’enfant sous le despotisme paternel des Jésuites, lorsque retentit le cri de liberté, en 1810, le peuple para- guayais était préparé, non à l'indépendance, mais à la servitude. Une éducation politique de sept années ne lui avait rien appris.

Alors le caractère de Francia ne se déguisa plus, et son impitoyable tyrannie vint apprendre à ses concitoyens l'étendue effrayante du pouvoir

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qu'ils lui avaient donné. Il éloigna de l’armée tous les officierset les remplaça par des individus de la plus basse extraction. Dans l'administration civile, il écarta les hommes indépendants et leur substitua ses créatures. Les institutions reli- gieuses n’échappèrent pas à son despotisme: il abolit l'inquisition, dont un commissaire existait au chef-lieu de la province, força l'évêque de re- mettre son autorité à son vicaire général.

Tous les pouvoirs ainsi concentrés dans sa per- sonne, Francia en profita pour inaugurer le règne de la terreur. Après avoir expulsé les personnes qui lui portaient ombrage, son esprit soupçon-

neux alla chercher des victimes jusque dans les

classes populaires. 11 déclara traître à la patrie quiconque oserait faire opposition à sa volonté ou seulement blâmer ses actes. De telles mesures exaspérèrent certains individus que la crainte de la tyrannie tenait éveillés : quelques Espagnols eurent l’mprudence de manifester leur mécon- tentement ; il les fit mettre à mort sans aucune forme de procès.

L'arrivée d’un émissaire de Buenos-Ayres pour opérer une révolution en faveur de la République Argentine ayant paru une circonstance favorable pour tramer une conspiration, parce que le res-

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sentiment des ennemis du dictateur était à son comble, les Espagnols essayèrent de saisir les rênes du gouvernement. Le dictateur arrêta quel- ques-uns des conspirateurs, et ne craignant pas de recourir à la torture, il les força de nommer leurs complices, et parvint à déraciner la conspi- ration. Les prévenus furent fusillés par groupes de six ou huit à la fois.

La sévérité du dictateur ne s'exerça pas seule- ment sur les auteurs ou complices de cette conju- ration si durement réprimée.Il suffisait d’encourir sa disgrace pour être envoyé en exil à Tevego, dans les vastes solitudes du nord. Les Espagnols, déjà privés des droits de citoyens, lui parurent encore trop puissants : il voulut les ruiner, et il en vint à bout en leur imposant d'énormes ran- çons au profit de l’État.

Il fut interdit aux indigènes de sortir du terri- toire, et les étrangers qui y pénétraient une fois s'ytrouvaient retenus,parce qu’on ne leur donnait - plus de passeports. Il alla jusqu’à supprimer la : poste aux lettres, comme offrant trop de facilités aux communications.

Au moment le dictateur séquestra ainsi le Paraguay, les étrangers étaient assez nombreux dans la ville de l’Assomption. Il y avait des Fran-

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çais, des Anglais, des Portugais, des Italiens. Pris au dépourvu par cette mesure qui rendait leur départ impossible, croyant que d’un jour à l'autre les communications allaient se rouvrir, ils n’entreprirent aucun commerce à l'intérieur, et ils furent bientôt ruinés.

Le docteur Francia s'était montré cruel dans les premiers temps de son pouvoir. Quand il se crut affermi et n'eut plus d’invasion à craindre, il s'occupa d'administration et étonna ses conci- toyens par son activité. Il organisa la justice, dirigea les forces militaires, imposa des lois et sut les faire exécuter. L'agriculture et l’industrie re-- çurent une impulsion favorable au pays.

Avant la révolution, les habitants du Paraguay cultivaient seulement le tabac, la canne à sucre et le manioc; l'exploitation de la yerba occupait tous les autres bras. Le dictateur obligea les ha- bitants à se livrer à des cultures variées ; la culture du coton, abandonnée depuis l'expulsion des Jésuites, prit une grande extension ; l'édu- cation des bestiaux fut perfectionnée ; le besoin _ força les habitants à fabriquer les tissus propres à leurs vêtements.

Par le monopole, le dictateur étouffait tous les germes de développement agricole, commer-

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cial et manufacturier ; mais il avait assez de mar- chandises pour pourvoir d'armement, de muni- tions, son armée. Et pour lui, l’armée était le point le plus important, .

L'état militaire du pays avait reçu des amélio- rations considérables : l'armée était distribuée par compagnies dont chacune était commandée par un lieutenant. La discipline militaire était main- tenue avec sévérité,

En résumé, Francia gouvernait despotique- ment. Il maintenait la tranquillité dans le pays, mais il enlevait toute liberté aux habitants ; il fermait la province au commerce, aux sciences et à la politique.

La mort du docteur Francia a eu lieu en oc- tobre 1840.

Ce trop fameux docteur Francia avait continué, en la perfectionnant encore, l’œuvre de l'Es- pagne. Cet autre tyran avait pourtant une qua- lité : il dédaignait la richesse et n’a point laissé de fortune ; ses frères et lui sont morts pauvres. Il y à quelques années, vivait encore à l’Asomption une sœur de Francia, alors octogénaire, la señora Petrona; elle se trouvait dans un état voisin de la misère. Si les Lopez, ses successeurs, Ont suivi les traditions tyranniques de Francia, ils se sont

gardé d’imiter ses exemples dedésintéressement. Ils ont employé, pendant qu'ils étaient au pou- voir, toute espèce de moyens pour augmenter leur colossale fortune.

- Après la dictature du docteur Francia, don An- tonio Lopez et don Solano, son fils, ont gouverné le Paraguay jusqu'à la fin de l’année 1869, époque à laquelle les alliés ont chassé don Solano de son pays. En 1866, il avait insulté l'empire du Brésil en s’emparant des bâtiments de cette nation sans aucune déclaration de guerre. 11 avait envahi en même temps la province de Corrientes et celle de Rio-Grande par la rivière de l’Uruguay, et sans une armée de Brésiliens et d’Orientaux, com- mandée par le général Florès, qui dispersa les Paraguayens au combat de Yatay, et qui en renferma une grande partie dans l'Uruguayana ils déposèrent les armes, ils eussent envahi le Salto oriental et pénétré jusqu’à Montevideo.

En 1866, une armée composée de Brésiliens, d’Argentins et d’Orientaux, au nombre de 80,000 hommes, s’organisa. Ils refoulèrent les Paraguayens qui avaient envabi le territoire ar- gentin et pénétrèrent dans le Paraguay, où, après deux années de combats, ils s’'emparèrent de l’'Assomption, capitale du Paraguay. Solano Lopez

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fut poursuivi dans les bois, et après quatre ans de combats, il a été traqué et tué en janvier 1870.

NOTE VI.

Catalogue des ouvrages de Bonpland.

- Les principales publications de Bonpland sont les suivantes :

[. OUVRAGES PUBLIÉS PAR LUI SEUL.

Plantes équinoxiales recueillies au Mexique et à l'ile de Cuba. Paris, Schæll et Dufour, 1803 et années suivantes, 2 vol. in-fol., 140 figures colo- riées.

Monographie des mélastomées et autres genres du même ordre. Paris, 1806 et années suivantes, 24 livraisons formant 2 vol. in-fol., avec 120 planches. |

Description des plantes rares de Navarre et de la Malmaison. 1812-1816, in-fol., avec 64 planches.

Zoologie et Analomie comparée. 2 vol. in-4°, figures. Paris.

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Révision des graminées, publiée dans le Nova genera, etc.

Essai géognostique sur le gisement des roches dans les deux hémisphères. Paris, 1822, in-8°.

IT. EN COLLABORATION AVEC À. DE HUMBOLDT.

Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent, dans les années 1799-1804. Paris, Schœll et Diüe, 1807 et années suivantes, 11 vol. in-4°, et 12 vol. in-fol. contenant la Botanique. Atlas, 4 vol. in-folio.

Vues des Cordillières et monuments des peuples indigènes d’ Amérique. Atlas pittoresqueen 2 vol., 19 planches. Paris, 1816.

De distributione geographica plantarum secun- dum cœli lemporum et allitudinem montium pro- legomena; accedunt tabulæ œneæ. Paris, 1817, 1 vol. in-8°.

Physique générale el géographie des plantes. 1 vol. in-4°, figures.

III. EN COLLABORATION AVEC KuNTH (Charles- Sigismond).

Nova genera el species plantarum quas in pe-

regrinatione ad plagam equinoxialem Orvis Novi

SN

collegerunt descripserunt el partim obumbrave- runt. À. Bonpland ef Al. de Humboldt ex Sche- dis aulographis Amati Bonplandi in ordinem di- gessil, C. S. Kunth. 1815 et suiv., 7 vol. in-fol., 700 figures coloriées.

Mimosées el autres plantes légumineuses du nouveau continent. Paris, 1819 et suiv., in-fol., avec 60 planches coloriées.

Synopsis plantarum quas in ilinere ad plagam equinoxialem Orbis Novi collegerunt Humboldt et Bonpland auciore C.-S. Kunth. Paris, 1824-1826, 4 vol. in-8°.

NOTE VII.

Catalogue des manuscrits laissés par Bonpland.

La bibliothèque du Muséum possède quelques manuscrits de Bonpland qui ont été collationnés,

mis en ordre, reliés et réunis dans des porte-

feuilles par les soins très-attentifs de M. Des- noyers.

On peut les classer en deux groupes :

À. Deux manuscrits ayant servi à la publi-

na tdhe semblent chtis ua ue ouRr-aeid 0

| | |

177

cation de l'ouvrage : Nova genera el species plan- larum, etc., déposés à la bibliothèque en 1851 par M. de Humboldt.

I et II. Deux volumes in-4° d'environ 250 pages chacun, écrits tout entiers de la main de Bonpland, et contenant une liste de plantes

-dont chaque article porte un numéro, depuis 2258 jusqu'à 3698, 'puis de 3785 à 4528. Les descriptions sont rédigées en latin; en marge, quelques figures dessinées à la plume; un assez grand nombre d’annotations de Kunth et de Humboldt, rédigées en un mélange de français, de latin et d'espagnol. La dernière page du pre- mier volume est tout entière de la main de Hum- boldt. À la fin du deuxième volume, cette note en allemand et en français de la main de Hum- boldt : « Fin des manuscrits botaniques de M. Bonpland pendant le cours de notre expé- dition, manuscrits que M. Bonpland, lors de son embarquement au Havre pour Buenos-Ayres, a confiés, à ma prière, à M. Quatle (?), pour s’en servir dans la publication de nos Nova genera el species plantarum, in-fol. Avril 1850. »

B. Neuf manuscrits inédits. Ts forment ce que sans doute fBonpland appelait son Journal 12

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botanique, et ils ont été donnés à la bibliothèque en 1858 par les héritièrs de Bonpland. On peut les ranger ainsi par ordre chronologique :

HT. Un volume in-8° de 200 pages, com- mencé par les deux bouts ; il contient des Notes diverses de la main de Bonpland, et débute par cette note : « Arrivés à la Corogne le 6 prairial (5 mai) an vnr; partis pour l'Amérique le 5 juin _ suivant. » Liste de plantes ; descriptions et notes datées de Montpellier, Marseille, Perpignan, Ma- drid, Barcelone, Valence, etc.

IV. Un volume petit m-4° d’environ 200 pa- ges, commencé par les deux bouts. C’est un jour- nal de voyage débutant par ces mots : « Le 18 juillet 1816, arrivé à Boulogne. » Observations botaniques. Liste de graines envoyées de Paris en septembre 1814; liste de graines apportées en Amérique en 1817; listes nouvelles jusqu’en : 1820. Dans l’autre sens du volume : notes di- verses sur” la fabrication du sucre, sur la pré- paration du charbon, sur l'exploitation des mines d'argent, sur la culture du tabac, etc.

V. Un volume in-12 d'environ 200 pages. Notes diverses. Liste d'adresses. Notes prises en 1816, à Londres, sur le climat de Ca- racas, sur la botanique, l’industrie, ete. Notes

179

datées de Paris (juillet 1816), de Rouen, du Havre. Recettes diverses. Journal à bord du Saint- Victor, 1816 (décembre). Note sur les diamants taillés, sur l’indigo. On y lit les notes suivantes :

« Le 12 mai 1829, au matin, on m'a signifié de me retirer du Paraguay, et on m'a donné jusqu'au 17 au matin pour arranger mes af- faires.

« Le 6 décembre 1830, j'ai subi un interroga- toire : de quel pays; si je connaissais une lettre signée A; (sic) une lettre signée du même ; pourquoi étais-je allé à Santa-Anna m'associer, etc.; si mon gouvernement m'a- vait envoyé comme espion ; si j'étais émissaire du gouvernement.

« Le 17, on m'a communiqué la permission de passer la rivière et la faveur que me fait le chef de l'État dene mas (sic) limiter le temps et de ne pas payer les droits d'extraction, seule- ment ceux du passage.

« Le 2 février 1832, j'ai passé le Parana, libre, avec permission d'aller bon me sem- blerait.

« LeS8, parti de la rive gauche du Parana pour aller à San-Borja, je suis arrivé le... »

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Plus bas, un souvenir en éveillant un autre, Bonpland a écrit :

« Le 26 novembre 1821, j'ai eu une entrevue avec les Paraguayos, au port de Candelavia.…

« Le8 décembre 1821, vers huit heures du matin, les Paraguayos sont entrés à main armée dans le village de Santa-Anna et nous ont traités en ennemis. »

VI. Un volume in-folio de 240 pages, com- mençant par le titre « Buenos-Ayres, 1817. » C'est un journal de voyage botanique, écrit en latin mêlé de français et d'espagnol, avec quel- ques figures en marge; il indique les différents lieux les observations ont été faites : ile de Martin-Garcia, 6 décembre 1818. Voyage aux iles du Parana, août 1819. Voyage au Para- guay, octobre 1820. Voyage aux Missions, juin 1821.

VII. Un volume in-4° d'environ 200 pages, portant à la page 3 le titre : NovemBre 1821. Voyage dans les Missions de l’Entre-Rios, côté du Parana. Descriptions botaniques en latin. Paraguay, avril 1822 jusqu'en 1831. Voyage de Itapua à San-Borja, 1831. Voyage dans les Missions portugaises, mars 1831.

VII. Un volume in-folio de 200 pages,

LA

181

portant au premier feuillet : Voyage aux Missions portugaises. Il fait suite au précédent, dont il continue la nomenclature botanique à l’ar- ticle 1081. Feuillet 21: Voyage de Buenos- Ayres à San-Borja par l'Uruguay, octobre et . novembre 1832. Feuillet 26 : Voyages dans les Missions portugaises, janvier 1833 jusqu’en septembre 1839.— Feuillet 61 : Santa-Anna, côté de l’Uruguay, septembre 18%1.— Feuillet 83 : San-Borja, août 1843 jusqu’en 1848.

IX. Un volume grand in-4° de 150 pages, notes et recettes. Journal d’un voyage de San- Borja à Cicerra et à Porto-Allegro, 1848.

X. Un volume grand in-4° de 150 pages, contenant la suite du journal précédent. Voyage en mai 1850 sur l’Uruguay. Notes sur Monte- video, 1853-1854.

XI. Un volume grand in-4° de: 200 pages,

qui semble rédigé pour servir d'explication à une collection géologique, et contient 357 articles ; il porte ce litre : GÉOLOGIE. Catalogue pour servir à la géologie des côtes de l'Uruguay, du Parana, de la Plata, de toutes les Missions jésui- tiques des provinces du Paraguay, de Corrientes, de l'Entre-Rios, de la Cisplatine et de la Répu- blique Argentine, par Aimé Bonpland. 42.

ES

182

Outre ces onze volumes, la bibliothèque con- serve également une vingtaine de volumes dépa- reillés, déchirés, incomplets, qui sont les restes de la petite bibliothèque scientifique dont Bon- pland s’était muni à son départ. On ne saurait . adresser trop d’éloges et de félicitations au sa- vant et au littérateur distingué qui, chargé de la. conservation de la bibliothèque, n’a pas dédaigné de mettre un soin si scrupuleux et si délicat à -garder ces reliques d’un observateur modeste et laborieux.

NOTE VIII.

Sur les collections de Bonpland.

Il ne reste aucune trace des collections dont Humboldt et Bonpland annoncent l’envoi dans leur rapport adressé en 1801, ét cité page 39.

Les archives du Muséum de Paris contiennent seulement une lettre en date de 1832, qui an- nonce lenvoi de vingt-cinq caisses contenant l’herbier général, des écorces et des racines mé- dicinales, des oiseaux et d’autres objets d’his- toire naturelle.

PRE d'à

La destination de ces objets n'étant pas indi-

quée, les caisses sont restées cinq ans en maga- sin. Une lettre de Bonpland, datée du 5 janvier 1837, ayant fait don de ces collections au Mu- séum, le déballage et le classement ont été faits aussitôt.

L'herbier a été de la part de M. Decaisnes, alors aide naturaliste attaché à M. de Jussieu, l'objet d’un triage très-minutieux. Le mauvais état de la plupart des plantes prouvait que Bon- pland n'avait pas ouvert ses caisses pendant tout son séjour en Amérique.

Les écorces et les racines médicinales sont restées sans emploi.

Les roches, minéraux et fossiles forment au Muséum une collection de 154 échantillons, dont le catalogue écrit de la main de Bonpland porte pour titre : Catalogue pour servir à la géologie des côtes de l’Uruguay, du Parana, de la Plata, d’une partie du Paraguay, de toutes les Missions, de la province de Corrientes et d’une grande par- tie de la province d’Entre-Rios. Buenos-Ayres, décembre 1836.

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TABLE DES MATIÈRES.

Norice sur le docteur Ad. Brunel...................... PAÉRACR Sens sance nenuns asie Vans ensseses 3 MMERODOCTION. ses vocsenmeperes vivre tento res “CHAPITRE 1. Jeunesse de Bonpland.................. CHAPITRE II. Premiers voyages avec Al. de Humboldt... CHAPITRE III. —Bonpland à la Malmaison............... CHAPITRE IV. Retour en Amérique ............ ..... CHAPITRE V, Captivité de Bonpland dans le Paraguay... CHAPITRE VI. Dernières années de Bonpland.......... CONCLUSION... ........ : APPENDICE. Note I. Sur l’histoire du bassin du Rio de la Plata ....….

NoTe II. Sur les Missions des Jésuites dans l'Amérique du Sud “rie

ss...

NoTE III, Sur le maté

none mms sms me

NoTe IV. Sur la culture du maté, par A. Bonpland...….. NoTE V. Sur Francia.............. : NoTE VI. Catalogue des ouvrages de Bonpland. .......

NOTE VII. Catalogue des manuscrits laissés par Bonpland. NoTE VIII. Sur les collections de Bonpland...........